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  • Introduction à l’origine et l’évolution du langage chez l’homme moderne

  • Par : Abou Nouas

    Article existe également en arabe ici : http://www.taharour.org/?%D9%85%D9%82%D8%AF%D9%85%D8%A9-%D9%84%D8%A3%D8%B5%D9%84-%D9%88%D8%AA%D8%B7%D9%88%D8%B1-%D8%A7%D9%84%D9%84%D8%BA%D8%A9-%D9%84%D8%AF%D9%89-%D8%A7%D9%84%D8%A5%D9%86%D8%B3%D8%A7%D9%86-%D8%A7%D9%84%D8%AD%D8%AF%D9%8A%D8%AB-1488

     

    "On pense avec raison que cette faculté (le langage) est un des principaux caractères distinctifs qui séparent l’homme des animaux"

    Charles Darwin. The Descent of Man, 1871.

     

    Le pouvoir subversif de la langue est reconnu depuis longtemps. Il suffit des fois d’un mot ou d’une phrase pour être poursuivi (e) en justice, emprisonné (e) voir même tué (e). Dans le monde entier les revendications linguistiques incessantes incarnent cette importance du langage dans les sociétés humaines. Elles reflètent également la volonté de protéger la diversité culturelle et linguistique menacée par un mode de production capitaliste globalisé qui tend nécessairement vers l’homogénéisation et la standardisation.

     

    D’après la légende de la Tour de Babel (voir illustration plus bas), les premiers humains, après le déluge, s’unirent autour d’une seule langue pour communiquer et travailler ensembles afin de construire une tour très haute pour atteindre le paradis. Dieu, furieux, détruisit la tour et confondit les hommes pour avoir usurpé son pouvoir en les éparpillant et on leur attribuant des langues différentes pour qu’ils ne puissent plus jamais se comprendre. Cette ironie que les langues existent pour nous empêcher de communiquer est l’hypothèse développée par Mark Pagel de l’Université de Reading dans un cadre évolutif. Il est toutefois important de souligner ici que cela se fait dans la cadre de la théorie de l’évolution, postule que tous les êtres vivants descendent d’un ancêtre commun partagé et non pas le fruit d’événements de création indépendants.

    Pourquoi donc autant de diversité linguistique chez les humains ? Et à quand remonte son histoire ?

     

    Il existe environ 7000 langues (Greenhillet al. 2010) dans le monde, fruit d’une évolution culturelle d’au moins plusieurs dizaines de milliers d’années. Jusqu’où pouvons-nous retracer cette histoire ? Cela dépend largement du taux d’évolution des différents composants du langage. Le taux rapide d’évolution lexicale est généralement connu pour imposer une limite supérieure de 6000 à 10000 ans (Dunn et al. 2005) concernant l’identification fiable des relations entre les différentes langues. Au-delà de cette limite il devient impossible de distinguer de façon précise si les ressemblances entre les langues représentent une origine commune ou bien de fausses similarités dues au hasard ou à des emprunts linguistiques. A contrario il a été suggéré que certaines caractéristiques typologiques qui décrivent les structures du langage sont beaucoup plus stable (i.e. qui évoluent lentement) ce qui permettrait de remonter plus loin dans l’histoire du langage. De la même manière que les biologistes de l’évolution utilisent des gènes hautement conservés pour retracer l’histoire ancienne du vivant, ces caractéristiques du langage considérées comme relativement conservées laissent espérer l’identification des relations profondes entre les langues et ainsi s’approcher d’avantage des origines du langage. Cependant, les chercheurs qui ont analysé le taux d’évolution de ces éléments structuraux du langage (Greenhill et al. 2010) n’ont pas pu démontrer que ces caractéristiques typologiques évoluent plus lentement que les unités lexicales. Ceci suggère que si le signal présent dans le lexique ne permet pas de remonter au-delà de la limite des dix 10000 ans, les données typologiques ne permettront pas non plus d’aller au-delà.

     

     

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    La Tour de Babel vue par Pieter Brueghel l’Ancien au XVIe siècle. Source:Wikipedia.

     

     


    Figure 1. Réseau phylogénétique des 99 langues les mieux attestées dans le World Atlas of Language Structures (WALS).

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    Légende de la Figure 1.

     

    Le réseau ci-dessus a été construit à partir de 138 caractères typologiques (Greenhillet al. 2010) et montre les relations et les groupements des différentes langues. La longueur des branches est proportionnelle à la divergence entre les langues et les structures en boîte reflètent des conflits de signal qui peuvent refléter des informations contradictoires ou des échanges linguistiques par exemple. Comme on peut le voir il n’y a pas de nœud comme on trouve sur l’arbre phylogénétique (Annexe 1) ce qui montre que l’origine de nombreuses familles de langues n’est pas certaine. Les langues acceptées sont colorées en fonction des familles linguistiques et les lignes discontinues et numérotées 1 et 2 délimitent deux grands domaines linguistiques potentiels. La flèche rouge à droite du réseau montre un cluster ou groupe qui inclut des langues sémites comme l’Arabe et l’Hébreu mais également l’Amazighe. Sur la carte les régions entourées de lignes discontinues ainsi que les flèches (grises) montrent l’étendue du large cluster 1 (groupe) représentant les langues Eurasiatiques. Le cluster (2) apparait comme un groupement résiduel contenant des langues originaires d’Australie, d’Afrique et du Pacifique.

    Cette étude (Greenhillet al. 2010) a néanmoins réussie à confirmer les relations de parenté entre plusieurs familles de langues et a permis également de souligner les conflits de signal (représentés par des structures en boite, Figure 1.) concernant certaines familles de langues supposées ayant une même origine ‘monophylétique’, comme le cas des langues Indo- Européennes (cluster 1) où le français apparait plus proche de l’Allemand alors que l’Allemand est en réalité plus proche de l’Anglais. On peut noter sur ce réseau aussi (Fleche rouge, voir légende Figure 1.) que l’Arabe, l’Hébreu et l’Amazighe forment un seul groupe et ont probablement une même origine.

    S’il n’est pas encore aujourd’hui possible de retracer de façon fiable l’histoire du langage au-delà de cette limite des 10000 ans, le fait que le langage soit universel suggère que le langage est probablement aussi ancien que l’émergence de l’homme moderne (Homo Sapiens) en Afrique il y’a environ 160 000 à 200 000 ans. Parce que l’aptitude au langage est partagée par tous les humains et puisque nous descendons tous d’un même ancêtre, il est improbable que le langage ait pu apparaitre plusieurs fois de façon indépendante au cours de l’histoire évolutive de l’homme moderne.

    Toutefois l’hypothèse que les langues soit un caractère spécifique à notre espèce, ne fait pas l’unanimité dans toute la communauté scientifique. Car si le langage a existé depuis toujours chez l’homme moderne ne pouvait-il pas exister aussi chez d’autres humains aujourd’hui disparus comme l’homme de Neandertal qui fait partie du genre Homo et avec qui nous partageons 99.7% de notre ADN (Patterson et al. 2014) ? En effet, certains chercheurs pensent que le langage soit aussi ancien que l’ancêtre commun à l’homme moderne et l’homme de Neandertal, c’est à dire datant d’environ 400 000 à 700 000 ans (Meyer et al. 2016). Cette dernière hypothèse est supportée par la présence de FOXP2 dans le génome de Neandertal, un gène directement impliqué dans la faculté de parler et du langage qui est très similaire à celui que nous possédons mais absent chez le chimpanzé. Il a été démontré que des mutations dans ce gène du langage conduisent à de sévères problèmes d’élocution et d’aptitude au langage. On peut cependant objecter que l’aptitude au langage chez l’homme de Neandertal ne peut pas être justifiée par la seule présence d’un gène.

    On voit donc que malgré le développement technique et méthodologique de ces dernières années les recherches scientifiques ne permettent pas encore de retracer de façon fiable l’histoire ancienne du langage et la question reste ouverte.

    Si l’histoire ancienne du langage reste mal connue et plutôt spéculative qu’en est-il au juste de la fonction du langage ? Une réponse évidente c’est que le langage sert à communiquer. Il permet entre autres de transmettre l’information du passé du présent et même vers le futur. Mais contrairement à cette idée intuitive, Mark Pagel émet l’hypothèse que le langage sert à dresser des barrières et empêcher les populations humaines de communiquer (voir TED talk de Pagel sur YouTube). Ces travaux ont démontré que la plus grande diversité linguistique se trouve au niveau de l’équateur et là où l’on trouve une plus grande densité de population. Par exemple il montre qu’environ 15% des langues connues aujourd’hui se trouvent à elles seules dans la Papouasie Nouvelle Guinée. A certains endroits dans ce pays on peut trouver une langue différente tous les 2 km ! Pourquoi des personnes vivantes en promiscuité développent-elles des langues différentes. Pagel affirme que si l’on se retrouve dans un groupe partageant les mêmes affinités on a tendance à vouloir se différencier des autres en adoptant par exemple une langue différente. Cette langue peut servir à identifier les membres appartenant au groupe et par là, une langue constitue une identité, protégée les innovations techniques pour garder un avantage sur les autres groupes et se différencier d’eux.

    De façon générale les Anglo-saxons aiment rappeler un exemple qui supporte cette idée, c’est celui de l’Académie française. Cette institution a pour principale objectif de normaliser et perfectionner la langue Française. En réalité elle est là pour délimiter le territoire de la langue française et empêcher les emprunts linguistiques notamment ceux venant de l’Anglais. Tout le monde par exemple sait ce que veut dire le mot “email” et l’utilise sans complexe. En France ce mot par exemple est traduit en “courriel” et des exemples comme celui-ci il y’en a des milliers. Cependant, aujourd’hui avec la mondialisation et l’utilisation des communications électronique on se dirige vers une homogénéisation du langage voire même une extinction massive des langues ce qui peut amener en définitif à l’utilisation généralisé d’une seule langue (en l’occurrence l’Anglais) tout au plus une dizaine de langues véhiculaires. Cette hypothèse bien qu’au premier abord parait peu plausible, deux éléments importants la supportent. Le premier élément est que 90 % de la population peut communiquer avec seulement 10 langues actuellement (Mandarin, espagnole, anglais, bengali, hindi, portugais, russe, japonais, arabe et français, langues dites véhiculaires contrairement aux langues vernaculaires parlées par des populations localement). Deuxièmement selon les estimations récentes, 30 à 50 langues disparaissent chaque année. Ce taux d’extinction et beaucoup plus élevé que celui du déclin de la biodiversité. Comme je l’avais mentionné dans l’introduction, même si ce processus d’homogénéisation soit en marche, les revendications linguistiques, les luttes et les résistances dans le monde entier vont au moins ralentir ce processus.

    Annexe 1.

     

    Arbre phylogénétique : Pour simplifier, un arbre phylogénétique est un diagramme avec des embranchements retraçant les relations de parenté entre les espèces. L’arbre est en principe une représentation binaire des relations de parenté. Là aussi pour simplifier, si à partir d’un ancêtre on obtient trois et non pas deux espèces, on dit que l’arbre n’est pas résolu (voir Figure 2).

     

    Réseau phylogénétique :

    Contrairement à l’arbre, le réseau est un graphe qui met en évidence les conflits de signal dans les données. Il permet entre autre de mettre en évidence les échanges entre espèces ou les emprunts linguistiques dans notre cas (voir Figure 1.).

     


    Figure 2. Arbre phylogénétique.

     

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    References

    1.Dunn, M., Terrill, A., Reesink, G., Foley, R. a & Levinson, S.C. (2005). Structural phylogenetics and the reconstruction of ancient language history. Science, 309, 2072–5

    2.Greenhill, S.J., Atkinson, Q.D., Meade, A. & Gray, R.D. (2010). The Shape and Tempo of Language Evolution. Proc. Biol. Sci., 277, 2443–50

    3.Meyer, M., Arsuaga, J.-L., de Filippo, C., Nagel, S., Aximu-Petri, A., Nickel, B., et al. (2016). Nuclear DNA sequences from the Middle Pleistocene Sima de losHuesos hominins. Nature, 531, 504–507

    4.Patterson, N., Reich, D., Sankararaman, S., Mallick, S., Dannemann, M., Prüfer, K., et al. (2014). The genomic landscape of Neanderthal ancestry in present-day humans. Nature, 507, 354–7