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  • L’économie politique de la prédation

  • Le terme de prédation est à la mode mais faiblement analysé. On pense souvent aux « marchés financiers » et aux exigences d’hyper rentabilité des actionnaires. Cette vision mythique ignore les connections construites entre les différentes fractions du capital et la logique interne du système libéral qui tend à imposer une dérégulation généralisée et cherche à imposer quel que soit les secteurs d’activité, une logique de surprofit.

     

    Parfois, la prédation est associée aux formes de concurrences déloyales permises par la proximité ou la détention du pouvoir et à l’existence d’une économie structurée par des monopoles de rente. Des positions de pouvoir constituent un « avantage comparatif » et un moyen de captation des ressources publiques. Cette « privatisation de l’Etat » serait le signe distinctif d’une économie politique de la prédation. Parfois le mot prend une connotation psychologique liée à une volonté d’accumulation sans limite de la puissance, du prestige et de la richesse. La prédation serait liée à un univers de corruption institutionnalisée où les puissants qui ne doivent rendre compte à personne, considèrent leur pays comme une large propriété privé dont ils peuvent disposer à leur guise.

     

    Sans complètement rejeter des éléments de ces approches, notre analyse vise plutôt à relier la prédation économique à la logique interne du développement du capitalisme, même si ses formes concrètes ont évolué historiquement en fonction des rapports de force sociaux, et des particularités des classes dominantes/possédantes et des régimes politiques.

     

    Les études critiques accompagnant la montée du néo libéralisme ont abouti à une analyse différente de la conception marxiste classique qui liait la genèse du capitalisme à un processus historique d’accumulation primitive (créant les conditions sociales et matérielles d’une généralisation de la production marchande et du capital comme rapport social dominant), processus où la dépossession des terres communales par le « système des enclosures » et la constitution d’une force de travail libre , s’est faite « dans la violence , la boue et les larmes ».

     

    Le capitalisme est né dans les entrailles d’une prédation des ressources, des terres et d’accaparement de la force de travail qui a accompagné le mouvement d’appropriation privé et d’extension de la production marchande. Reste que cette particularité ne constitue pas une phase historique mais un de ressorts de la reproduction sociale et économique du capital au cours de ses différentes phases de développement. Rosa Luxemburg avait saisi cette tendance immanente du capitalisme à intégrer par la dépossession et la force tous les espaces qui lui échappaient. La colonisation n’est-elle pas d’ailleurs la conquête prédatrice d’espaces territoriaux et sociaux dans une course effrénée aux débouchés et matières premières ? Marx notait déjà que : « Le régime colonial donna un grand essor à la navigation et au commerce. Il enfanta les sociétés mercantiles, dotées par les gouvernements de monopoles et de privilèges et servant de puissants leviers à la concentration des capitaux. Il assurait des débouchés aux manufactures naissantes, dont la facilité d’accumulation redoubla, grâce au monopole du marché colonial. Les TRESORS directement extorqués hors de l’Europe par le travail forcé des indigènes réduits en esclavage, par la concussion, le pillage et le meurtre, refluaient à la mère patrie pour y fonctionner comme CAPITAL. »

     

    Mais loin d’être une simple séquence historique, « le péché originel du pillage pur et simple qui, des siècles auparavant , avait permis l’accumulation originelle du capital, et amorcé toute l’accumulation à venir, allait finalement devoir se répéter si l’on ne voulait pas voir soudain mourir le moteur de l’accumulation » ( H.Arendt ).

     

    Plus près de nous, la dynamique générale du capitalisme ( néo libéral ) repose d’une manière centrale sur l’extension géographique des espaces soumis à la valorisation du capital ( en particulier depuis la réintégration des pays de l’est et de la chine dans le marché mondial ) mais aussi par un processus de marchandisation généralisé de l’ensemble des droits communs et des activités sociales et humaines. David Harvey note que « la vie quotidienne a été totalement ouverte à la circulation du capital ». « Presque tout ce que nous mangeons et buvons, ce que nous portons et utilisons, regardons et apprenons, nous arrive sous la forme de marchandises ».

     

    Cette dynamique repose sur un phénomène élargie de prédation que certains auteurs préfèrent qualifier d’accumulation par dépossession ( ou par expropriation ) et qui apparait à la fois comme un moyen de surmonter les limites internes du régime d’accumulation en terme de rentabilité et de débouchés mais aussi un processus de restauration du « capitalisme pur », c’est à dire débarrassé de tout ce qui entrave au niveau social, économique, culturel et juridique la dictature généralisée du profit. En particulier, les compromis et conquêtes imposés par l’histoire des luttes sociales, ouvrières et démocratiques.

     

    Elle témoigne de la forme actuelle de l’impérialisme qui adossée aux logiques libérales et militaristes, a inauguré un nouveau mouvement d’appropriation globale par le biais des privatisations, des politiques d’ajustement structurel et de la gestion de la dette permettant aux grandes puissances et multinationales de prélever un tribut sur le reste du monde.

     

    Faut-il rappeler que la crise de la dette en Amérique latine dans les années 80 a abouti à ce que des économies entières furent pillées et leurs actifs récupérées par les institutions financières américaines ? Ou qu’il y a une perte annuelle équivalente à 150 milliard de dollars de l’état irakien suite à son occupation transférée quasi gratuitement ?

     

    Michel Husson note, même si les chiffres sont anciens, « qu’en 1998, les pays de la périphérie ont transféré 685 milliards de dollars vers ceux du centre. 316 milliards correspondent au service de la dette, 216 aux capitaux spéculatifs à court terme, 131 aux pertes liés à la dégradation des termes de l’échange ….cette ponction équivaut à 11% du PIB des pays du sud « . Concernant l’impérialisme dominant, il note « qu’il n’est pas exportateur de capitaux et sa suprématie repose aux contraire sur sa capacité à drainer un flux permanent de capitaux venant financer son accumulation et reproduire les bases technologiques de sa domination. Il s’agit donc d’un impérialisme prédateur, plutôt que parasite… ».

     

    Le phénomène ne concerne pas que les pays du sud ou les rapports entre les pays du centre et de la périphérie. Le « scandale d’ENRON » témoigne de la logique mondiale de la prédation tout comme l’expropriation de centaines de milliers de familles de leur logement suite aux crédits hypothécaires après la crise de 2008 aux USA. Les politiques d’austérité mises en œuvre avec une violence sociale inouïe dans certains pays européens, aboutissant à une chute brutale du niveau de vie et une explosion du chômage, constituent en réalité une forme de prédation organisée ou de transfert brutal de la part de la richesse produite qui revenait aux classes populaires.

     

    Tout ce qui relève des droits communs comme l’eau, l’air, l’éducation, la culture, la santé, les droits collectifs, les services publics sont transférés ou délégués au privé. La ville et les conditions d’habitation sont eux même sous l’emprise des promoteurs immobiliers, tout comme les espaces naturels. Les semences et biens alimentaires et l’agriculture familiale sont l’objet d’une guerre insidieuse où la spéculation se moule aux exigences de l’agrobusiness.

    Il y a une forme moderne de « l’enclosure des terres communales » qui s’empare de la « toile de vie » où tout ce qui échappait à un degré ou un autre aux rapports marchands est soumis, intégré à la logique du profit et de la marchandisation. Cet envahissement prend la forme concrète de la dépossession et de la prédation qui ne sont eux-mêmes que la forme d’accaparement des actifs et des ressources. Elles impliquent des recolonisations globales adossés ou non à des opérations militaires ou/et à des thérapies de choc impliquant des régressions sociales majeures. Cette logique traverse toute la planète.

     

    Dans l’ensemble de ce processus globalisé, les pouvoirs d’Etat et les classes dominantes du Sud sont des agents actifs et prennent leur part de butin. Ils sont des associés dans l’économie politique de la prédation générée par la mondialisation capitaliste même quand ils occupent une position subordonnée dans le marché et l’économie mondiale. Adossés à des Etats autoritaires, elles se constituent en véritables mafias prédatrices combinant à l’extrême le despotisme d’usine et la surexploitation structurelle du monde du travail à des rapports sociaux et politiques patrimoniaux qui reproduisent des logiques de soumissions et de servitude à tous les niveaux, avec ou sans « façades démocratiques ».

    L’Etat est pour partie leur propriété privé et la forme directe d’organisation de leurs intérêts immédiats, le tremplin de leur stratégie d’accumulation, en plus d’être le monopole de la violence organisée à leur service. Dans cette configuration, la prédation est à la fois le pillage systématique et organisé des ressources de l’Etat mais aussi un moyen d’extension et de consolidation de la grande propriété privée. Et les butins de ces prédations se « réfugient et aboutissent toujours dans les centres financiers et monétaires du capitalisme mondial permettant ainsi à ce processus de se « blanchir » et de « normaliser ». Nous y reviendrons à travers l’exemple du Maroc.

     

    La prédation n’est donc pas seulement un comportement ou une dérive mais une logique intrinsèque du processus d’accumulation et le cœur de l’alliance de classes au niveau international entre les différentes fractions de la bourgeoisie mondiale. Il y a des « chaines de prédation » comme une économie politique globale de la prédation. C’est cette appréciation qui nous différencie de beaucoup d’auteurs pour qui la prédation est lié à une forme particulière du pouvoir sans voir que celle repose aussi sur une forme particulière d’accumulation du capital. Ou qui ramène l’explication de la prédation à l’existence d’une corruption économique structurelle sans voir que celle-ci , outre le fait qu’elle est un levier essentiel dans la reproduction de la base sociale clientéliste du pouvoir, est une forme d’accès aux chaines de la prédation. Car qu’est-ce que la corruption si ce n’est l’achat du droit d’accès aux marchés et à la captation des ressources et du droit à leur libre utilisation en toute impunité ? Là où il y a prédation il y a corruption.

     

    Concernant le Maroc, nous tâcherons d’éclairer la forme et les mécanismes de la prédation à la fois dans ses dimensions internationales qu’implique l’insertion dépendante dans la mondialisation capitaliste mais aussi en éclairant sa dimension nationale à partir d’une analyse du bloc des classes dominantes et des particularités historiques du système makhzen. Il s’agit aussi de monter en quoi la prédation comme forme d’accumulation du capital est un facteur matériel essentiel à la permanence du despotisme et un facteur d’aggravation de la crise ou plus précisément un facteur qui annihile toute possibilité de sortir de la crise. Notre analyse a des conséquences politiques sur la manière de situer les objectifs d’un combat d’émancipation radicale qui va au-delà de la critique de l’économie de rente et de la corruption.

     

    Chawki Lotfi