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  • L’economie politique de la predation : deuxiéme partie

  • Prédation et lutte de classes

    6) la prédation telle qu’elle analysée précédemment permet de comprendre les contradictions de ce mode de « développement ». La mondialisation capitaliste dans lequel le système est inséré met en œuvre une logique d’accumulation par dépossession qui cristallise un « Maroc utile » d’un « Maroc inutile », sélectionnant les territoires et les besoins solvables et rejetant, à des rythmes divers, des secteurs entiers de la population dans la marginalité, la précarité et la pauvreté.  Il y a en réalité une contradiction fondamentale à l’œuvre : celle entre la concentration des richesses d’une part et la satisfaction des droits et besoins élémentaires des majorités populaires, d’autre part. Au cœur de cette logique liée aux exigences de profit du capital mondialisé que sa fraction locale/relais, concentrée autour du palais, met en œuvre et encourage, il y a des contradictions spécifiques liés à la manière dont le pouvoir politique cherche à orienter les processus économiques. La captation des richesses ne se fait pas sur la base d’une reproduction élargie du capital industriel et d’investissements publics mais par un transfert de valeur (lié à la privatisation et aux situations de rentes) et un détournement des ressources publiques (lié à l’usage patrimonial de l’état). Et par une expansion des activités improductives, financières et spéculatives. Ou dit autrement le peuple marocain est soumis à une double peine : le pays est vendu au palais et aux multinationales dont la vocation n’est pas le développement mais le surprofit immédiat.

    7) Ce mode de « développement » a une double limite : la prédation élargie suppose une extorsion permanente des ressources publiques contradictoire avec la baisse des recettes de l’Etat ( en raison même des conséquences de la libéralisation/privatisation, du poids de la dette, de la baisse continue des recettes fiscales, de l’explosion des fuites de capitaux et du maintien à un haut niveau de dépenses improductives et exonérées : budget de la défense, consommation du palais, activités spéculatives, agrobusiness royal etc…) alors même que le niveau des dépenses incompressibles ne cesse d’augmenter : facture énergétique, facture alimentaire, explosion des prix des matières premières. Elle suppose aussi que la population, bien au-delà des classes moyennes supérieures, soit en capacité d’être effectivement « solvable », ce qui est loin d’être le cas, compte tenu de la baisse continue du pouvoir d’achat et de la précarité grandissante des majorités populaires. Les recettes liées à l’exportation se confrontent directement à la concurrence internationale et à la crise de la zone euro. La logique prédatrice est irrationnelle d’un point de vue économique en se réduisant à un cycle court de profit lié non pas à l’extension de la productivité, de l’emploi et des richesses effectivement produites mais à la domination des activités spéculatives et au détournement des ressources publiques. Inséré dans le cadre de la crise du capitalisme mondiale, les populations sont contraintes de payer la double facture des politiques d’austérité et de la prédation.

    8) L’effet majeur, structurel de la prédation est qu’elle élargit la base matérielle de la contestation sociale. Par sa logique de dépossession, visible par exemple par la longue agonie de l’agriculture vivrière au profit de l’agriculture d’exportation qui concentre les meilleures terres ou dans la compression des dépenses publiques qui rendent insoluble le chômage des diplômés. En réalité, elle tend à aligner vers le bas les conditions sociales de la reproduction de la force de travail, alignement visible dans l’exclusion de secteurs sociaux importants du droit à la santé, l’éducation, l’emploi, à la retraite et l’accès aux services publics de base. Le pouvoir d’achat des masses populaires s’est réduit depuis les années1980 de moitié malgré des hausses conjoncturelles, sans effets, compte tenu de la hausse du coût de la vie.

     Alors que le nombre des pauvres « absolus » a doublé en 10 ans, atteignant, à partir d’estimations restrictives, 19 % de la population (5,5 millions d’habitants), il faut rappeler que la majorité des Marocains vit avec moins de 30 dh ( 3 euros ) par jour. En sachant que la majorité des familles survit grâce à un seul revenu, cela revient à prédire une paupérisation absolue de larges fractions de la société. En réalité, des millions de personnes sont exclues de la satisfaction des besoins les plus élémentaires d’éducation (68 % d’analphabètes), d’eau potable (seulement 57 % de la population y a accès sans pour autant bénéficier dans sa totalité d’un réseau d’assainissement), d’électricité, de soins (1 médecin pour 2200 habitants, 1 % du PIB), de logement salubre (le déficit est estimé à plus d’un million). Si cette réalité ne date pas d’aujourd’hui, l’effet structurel de 20 ans de politique d’ajustement et la mise en place des réformes libérales dans le cadre de l’intégration à la mondialisation tend à cristalliser des formes élargies de marginalisation.

    Les différents programmes sociaux et de désenclavement, tel que le plan quinquennal de lutte contre la pauvreté décidé en 1996, les projets de développement pour le Nord, le programme d’électrification rurale, le programme d’approvisionnement en eau potable des populations rurales, le développement des micros-crédits, etc., tous largement financés par les institutions financières internationales et l’UE visent à créer des « filets sociaux » pour les couches les plus démunies afin de stabiliser l’exode rural et l’immigration clandestine sans succès majeur et s’avèrent incapables de freiner les mécanismes d’exclusions.

    Il faut rappeler que l’axe Kénitra-Casablanca représente l’essentiel des installations industrielles et les 3/4 des emplois dans ce secteur, la seule région urbaine de Casablanca attire la moitié des investissements. L’autre facette de ce « développement » est la marginalisation de régions entières et des populations qui y vivent. La Zone de libre échange, par sa logique strictement marchande, sélectionne les « territoires » rentables et établit une carte économique peu soucieuse des équilibres sociaux. L’autre face de la prédation, c’est la résistance des secteurs sociaux marginalisés, paupérisés qui sont en réalité devenus des populations non solvables du point de vue de la logique économique dominante. Des mines d’Imiter au mouvement des diplômés chômeurs, des révoltes de sidi ifni et des populations rayées de la carte sociale et géographique du capitalisme sauvage, aux milliers de familles exclus du droit au logement face aux avancées de la spéculation immobilière. La liste est longue des révoltes qui agitent le sous-sol de la société marocaine où nombreux sont les sans droits qui composent le peuple d’en bas. Ni viable économiquement, ni soutenable socialement, la logique de prédation crée les conditions de révoltes populaires contre la dépossession.

    9)La prédation est donc plus qu’un mécanisme d’enrichissement mais un rapport social qui produit une concentration extrême de la richesse d’un côté et des tendances multiples à la paupérisation et régression sociale de l’autre. Elle se combine à la surexploitation des travailleurs dont la grande majorité n’a pas même pas accès aux droits les plus élémentaires, bien au-dessus du minimum nécessaire, contenus dans le code du travail. Surexploitation qui se traduit par des salaires de misères, des conditions de travail moyenâgeuses, le despotisme patronal absolu, la flexibilité permanente. Il faut aussi noter qu’aujourd’hui plus de 43 000 entreprises déclarent encore des salaires inférieurs au salaire minimum garanti. 37,2% des salaires sont en dessous du Salaire minimum interprofessionnel garanti Et seulement 5% des salaires atteignent ou dépassement 10 000 DH. Les Allocations familiales 200 DH / Mois. Plus de 7 millions de retraités touchent une pension maximale de 600 DH / Mois. 7,4 Millions de personnes sont sans retraites.

     Le capitalisme pille et exploite. Sans frein. Et les entreprises royales sont le miroir condensé de cette surexploitation, celles qui donnent le « La » pour le reste du patronat. Nous sommes en réalité confrontés à un double processus : la dégradation continue des conditions de travail et de salaire et la dégradation des conditions d’existence des majorités populaires. Ce double phénomène constitue les deux faces, étroitement imbriquées, de l’accumulation par dépossession dont la prédation royale est la forme hégémonique.

    Des taches politiques nouvelles ?

    10) il y a évidemment des conséquences politiques à cette analyse que nous développons et qui sont très différentes du consensus régnant à gauche ou du moins au sein d’une certaine gauche :

    - le concept d’état makhzen est en réalité trompeur. Il porte une confusion entre la forme du régime politique et la nature de classe de l’Etat. Ce dernier est d’abord capitaliste dépendant mais là aussi dans un double sens : il porte les exigences du capital mondialisé (dépendance) mais aussi les logiques capitalistes cristallisées dans l’existence d’une bourgeoisie locale dont le palais est le noyau dur. De ce point de vue, la prédation n’est pas seulement un mécanisme d’accaparement de la richesse, qui par la corruption étendue, témoigne de l’existence d’une couche de rentiers et d’affairistes, ou d’une maffia ; elle est la forme concrète d’accumulation sous le règne du capitalisme sauvage dont l’ampleur au Maroc est lié à la double concentration pouvoir économique-pouvoir politique. Derrière la prédation, il y a toujours des rapports sociaux fondés sur la surexploitation et la dépossession. Derrière la prédation il y a le monopole de la violence organisée qui est condition même des politiques anti populaires et de la domination d’une minorité. Derrière la prédation, il y a encore et toujours l’accumulation du capital.

    - Dans la suite logique de cette analyse, la critique portée par la gauche sur l’économie de rente masque le problème réel. Celui de la concentration de la propriété et de la répartition inégalitaire des richesses, celui de la détermination des activités sociales et économiques par la logique du surprofit. Le consensus libéral qui traverse une certaine gauche tend à exiger l’état de droit dans les affaires, la séparation ou la réduction de l’implication du roi dans les affaires ou la fin du favoritisme/opacité qui peut accompagner les agréments. Laissons là à ses rêves timides qui ont le gout de la résignation. Plus inquiétant est que la critique à la mode de l’économie de rente est reprise d’une manière acritique par des courants plus radicaux. Or la rente monopolistique n’est pas simplement l’effet du prince ou le symptôme éclatant de la mainmise royale, ni la traduction d’un makhzen économique (comme si le phénomène de rente et de monopole était spécifique aux structures politiques du royaume). Elle traduit d’abord et avant tout l’hégémonie d’un secteur dominant de la bourgeoisie et se construit dans la poussée du néo libéralisme sauvage et de la concentration de la propriété.

    - la critique de la corruption apparait elle aussi abordée par des lunettes étroites. La vraie corruption n’est pas le système des agréments qui ne constitue qu’une des faces visibles ; la vraie corruption réside dans la capture de l’état au profit de quelques familles. Un état qui est taillé, non pas seulement pour assurer le monopole politique mais aussi les conditions sociales, économiques et politiques de l’accaparement et accumulation des richesses. On ne peut mettre fin à cette corruption sans une remise en cause radicale du système global de la prédation capitaliste et des structures de l’état. Ce qui va plus loin que mettre fin à l’impunité de ceux qui ont commis des crimes économiques et politiques.

    - En réalité la logique de prédation telle que nous l’avons définie (processus d’accumulation du capital par la dépossession et la surexploitation) connait, comme le notent les auteurs, un emballement que rien ne semble arrêter. Au-delà, nous avons là l’explication de la façade démocratique (et de sa crise). La violence politique institutionnelle, l’essence autoritaire du pouvoir traduisent la nécessité d’un appareil coercitif permanent et étendue pour contenir les contradictions sociales qu’impose la prédation et reproduire un ordre social où la logique de surprofit et de concentration des richesses se fait au détriment de la satisfaction des droits et besoins élémentaires de la grande majorité de la population. La façade n’a pas d’autre fonction que de voiler la réalité étendue de la prédation et de dévoyer la colère sociale sur un gouvernement certes soumis mais qui ne gouverne rien.

    - l’avenir de la lutte pour le changement dépendra en réalité de trois facteurs clefs : la construction d’une vaste alliance populaire qui unifie autour d’objectifs communs les forces sociales qui subissent la prédation et l’exploitation ( « les depossédé-es et les exploité-es ) , l’articulation de la lutte contre le despotisme politique et la domination sociale et économique de la bourgeoisie prédatrice, la mise en avant d’alternatives politiques qui portent concrètement la défense des droits et besoins sociaux autour d’une répartition égalitaire de la richesse. Tout cela implique en réalité la construction d’un programme politique démocratique où le point nodal est l’expropriation économique et politique de la classe dominante.

    Chawqui Lotfi