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  • La prédation au Maroc : une vieille histoire ?

  • « Outre les maux de l’époque actuelle, nous avons à supporter une longue série de maux héréditaires provenant de la végétation continue de modes de production dépassés avec à la suite des rapports politiques et sociaux à contretemps qu’ils engendrent. Nous avons à souffrir non seulement de la part des vivants mais encore de la part des morts. Le mort saisit le vif » ( Marx )

     

    Un des caractères historiques du makhzen de la période précoloniale repose une corrélation étroite entre la violence organisée, la collecte des impôts et l’administration de territoires. Il s’agissait en réalité d’un « proto-état », d’un appareil d’état en construction orienté doublement vers le maintien d’un ordre despotique impliquant une soumission et allégeance de tribus mais aussi un canal de centralisation de richesses prélevés par des impôts multiples. Ce « système stable ( ? ) de violence continue » (Waterbury ) impose un prélèvement fiscal lourd qui souvent n’est possible que sous la pression militaire.

     

     

    Dès cette époque il n’y pas à proprement parler de distinction entre le Trésor et la fortune du prince. Les évolutions au XIX éme siecle laisse entrevoir un double fonctionnement spécifique de ce mode de commandement : les harkas sont à la fois des expéditions punitives et le moyen d’un racket imposé : « Le sultan arrive avec sa suite et son armée dans une région ; à sa rencontre se portent le caïd et les cheikhs des tribus de la région. Ceux-là doivent présenter au Sultan la collecte de l’impôt, mais aussi des cadeaux de bienvenue à lui et à sa suite, sans compter les frais de bouche dus à son séjour, qui dure en général plusieurs mois. La force armée impériale se déchaîne presque en une sorte de bande de pilleurs, et au fur et à mesure que les années passent, les tribus créent le vide devant la troupe impériale lorsqu’elle passe collecter l’impôt, mais le caïd, lui, risque sa tête et doit se présenter face au sultan avec un présent, aussi maigre soit-il’ (W. Harris, Morocco That Was).

     

    Plus précisément, les richesses collectées servent à financer et reproduire les expéditions armées. Cette finalité non productive a pourtant un objectif précis. La force armée impériale n’intervient pas seulement pour (r)établir l’autorité du sultan, mais aussi pour soumettre et appauvrir.

     

    Faddul Ghirmit, un « vizir » du 19éme siècle répétait « qu’on doit plumer le contribuable comme le poulet, si on le laisse s’enrichir, il se rebelle ».

     

    S’agit- il d’un Etat patrimonial en construction ? , c’est-à-dire un état « dans lequel le souverain possède tout et exige la soumission de tous : l’armée et le symbole de sa puissance, son bras qui mène la guerre plus à l’intérieur qu’à l’extérieur, les impôts sont des amendes extorquées aux commerçants, artisans, paysans, l’administration sert avant tout à gérer les revenus de son trésor et de son domaine.

     

    Le terme « dawla » au sens étymologique, c’est l’appropriation exclusive du trésor par l’utilisation de la force (Laroui ). La domination instaurée, variable dans ses formes et son étendue, cherche à éviter le développement de pouvoirs locaux autonomes qui pouvait menacer le pouvoir central en consolidation mais aussi à soumettre le droit coutumier qui régentait l’organisation sociale des tribus.

     

    La fiscalité, comme les différentes formes de corvée dont la TOUIZA, le contrôle des zones de pâturage et de l’eau, l’appropriation des terres dénotent d’une forme de prédation économique mais dont la finalité est politique : assurer le contrôle social sur la base de rapport de forces négociées et renouvelés. Processus dans lequel l’opposition droit makhzenien/droit coutumier étaient souvent tranchée par la force. Et en même temps, loin de se réduire à ce binôme coercition-prélèvement, le système makhzen jette les bases sociales de son pouvoir selon des modalités diverses et changeantes d’alliances.

     

    Le monopole du commerce établi ainsi que les prélèvements opérés sur certaines filières ( notamment le sucre, l’artisanat) imposent un rapprochement avec la caste des marchands et des familles du négoces selon une logique qui allait perdurer , sous des formes renouvelées, jusqu’ à nos jour : la cristallisation progressive d’une bourgeoisie commerçante dépendant du pouvoir et se soumettant à lui pour reproduire son maintien aux affaires et qui bénéficie déjà , en échange de sa soumission , des privilèges spécifiques.

    En particulier le droit concédé par le sultan , droit réversible, à un monopole de commercialisation de certains produits : les peaux, le sucre, le kif déjà à cette époque, le coton, le blé… La culture rentière remonte à loin. Ces mêmes commerçants pouvaient également bénéficier de terres notamment dans les régions fertiles. De même , que l’usage des « terres makhzen » dont le sultan dispose et qu’il peut constituer en terres qzibs, guich ou habis aux profit de ses collaborateurs et serviteurs (chorfas, oulamas, militaires, grands fonctionnaires ou ses représentants locaux ) inaugure bien avant le Maroc moderne la pratique de concessions de ressources matérielles comme moyen d’allégeances.

    Ces couches sociales se sont enrichies grâce aux fonctions qu’elles assumaient au sein du makhzen ou à son service et sous sa protection... Dès ce moment les besoins de légitimation, c’est-à-dire la nécessité d’avoir une base sociale d’appui commande la pratique économique du makhzen.

     

    Ce qui marque c’est que dès cette époque, même si le système est confronté à des limites et résistances diverses, « l’administration des choses « et « le gouvernement des hommes « se confondent. Des formes de népotisme se développent. L’accaparement des ressources ne vise pas tant l’expansion économique ou l’investissement qu’à consolider des attributs de pouvoir et l’entretien de l’appareil de domination ainsi que l’enrichissement rapide pour le sultanat, sa cour et ses alliés.

     

    Le propre de ce système est qu’il ne repose pas tant sur l’accroissement de productivité ou un développement rationnel de l’activité économique et des forces productives mais sur un système complexe d’appropriation et de prélèvements qui vise à une auto reproduction des segments de classes ou sociaux qui occupent des positions de pouvoir.

    D’une certaine manière la construction d’une rente politique et économique, même si les moyens ne sont pas stabilisés, ils le deviendront plus tard, fait partie du fonctionnement concret du makhzen de l’époque et constitue le ciment commun de la construction de sa base sociale. On ne peut être que frappé de constater que même dans le Maroc d’aujourd’hui, la « fiscalité continue d’être perçue non comme un instrument économique et financier mais comme un signe de soumission et d’obéissance, comme une amende ou une expression de la domination politique » ( B ; Hibou )

     

    La colonisation

     

    Le processus colonial entamé au 19éme siècle aboutit à une transformation profonde des structures sociales et économiques. Comme partout la colonisation aboutit à une réappropriation des ressources et à un pillage systématique. Plus de 1000000 d’hectares sont appropriés notamment dans les zones fertiles avec souvent un monopole d’usage sur les ressources. Mais cet accaparement s’accompagne aussi de la consolidation/extension de la propriété foncières des caïds et relais locaux de l’ordre colonial ( par exemple la fortune et les terres accumulés par el Glaoui ). Cela s’est fait au détriment des droits coutumiers des tribus et des paysans.

     

    Ali Benhaddou note que « la qualité de grande famille bourgeoise s’associe nécessairement à la propriété terrienne. Près de 40000 hectares que détenaient les familles chérifiennes, lettrées et commerçantes en 1968 leur étaient déjà acquise au début du XXéme siècle. En 1973, 500000 terres de colonisation privée ou officielle sont passées entre les mains des représentants de l’Elite politique, bien placés au gouvernement. S’ajoutent 7500 pachas, caids et cheikhs qui dés les années 30 avaient pris possession du quart des terres marocaines, soit 1800000 hectares de cultures ». il rajoute également que « le grandes fortunes du siècle, fondées sur la propriété terrienne, datent également de la spéculation sur les blés, c’est-à-dire au moment de la grande famine :1868-1878-1882. Durant ces années des terres furent cédées pour un seul sac de grain ».

     

    On retrouve un processus comparable dans d’autres secteurs d’activité que ce soit dans les structures administratives du makhzen qui se superposent et se complètent avec celle de l’état colonial ou dans les secteurs de négoces. Sur le plan social, les dynasties dominantes qui se sont formées ou renforcées au 19éme siècle traversent la période coloniale comme allié subordonnée de la prédation internationale ou comme auxiliaires du makhzen qui assurait, malgré les fluctuations politiques, le maintien de leurs positions dominantes.

     

    On les retrouve aujourd’hui encore à la tête des grands appareils économiques, bureaucratiques et politiques. « Les Benjelloun étaient par exemple au service de l’Etat depuis le règne de Moulay Hassan 1er. Les Bennouna avaient songé au lendemain de l’intervention français en Algérie en 1830 à se tailler une principauté à Tlemcen. Les Bennis se rendirent célèbres à cause d’un certain el-madani qui, ministre des finances en 1873, suscita l’insurrection des tanneurs, pour avoir imposé la taxe au marché des peaux. Les Ben Slimane, les Tazi, les Benchekroun, les Bennani étaient les uns des vizirs, les autres chargés de l’exploitation des domaines fonciers et accessoirement, de la gestion du trésor public. D’autres, les Chraibi, les Benkirane, les Guessous, les Berrada occupèrent des postes importants dans le négoce, les finances, la diplomatie et dans l’administration fiscale ». On pourrait rallonger la liste.

     

    D’une certaine manière l’ordre colonial s’est appuyé, quand il n’a pas renforcé les forces sociales dominantes à partir d’une double caractéristique : leur dépendance vis-à-vis des centres impérialistes et leur subordination au makhzen. Les noyaux du capitalisme marocain se constituent d’emblée comme des filiales des grands groupes français tandis que le caidalisme inséré ou non dans l’agriculture d’exportation et la grande propriété foncière constitue la base sociale relais de la pénétration coloniale dans les profondeurs du pays.

     

    Quel que soit les conflits internes qui émergeront au sein du bloc dominant avec ses composantes locales et internationales, remettant en cause le protectorat, « L’indépendance » maintiendra pour l’essentiel les traits sociaux archaïques du makhzen et du capitalisme colonial. Le Maroc hérite de rapports sociaux où la violence sociale de l’ordre colonial se combine à celle du makhzen qui a bénéficié de la construction d’un appareil d’état centralisé.

    Le capitalisme marocain se bâtit dans une profonde continuité avec les logiques d’extraversion économique et d’accumulation des richesses par la prédation tout en reproduisant les rapports de pouvoir propre au makhzen historique. Dans ce processus, le despotisme politique des classes dominantes est le ciment qui permet le maintien et la reproduction élargie des alliances sociales permettant à une minorité de détenir à la fois le pouvoir politique et le pouvoir économique y compris en usant de la force absolue du pouvoir d’Etat, y compris par des rackets, vendettas économiques qui rappellent les razzias d’hier.

     

    Chawki Lotfi