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  • La prédation locale

  • Un des mécanismes essentiels de la prédation repose sur l’usage des ressources et finances publiques à des fins d’accumulation privé : au-delà du financement spécifique consacré aux dépenses royales (entretien des palais, frais de déplacement, pensions et salaires royaux…) dont le coût est exorbitant, ce qui est essentiel est l’étendue du « transfert de valeur » et de moyens publics pour assoir une rente monopolistique.

     

    La prédation repose sur un usage patrimonial de l’Etat et de l’espace public considérés comme une propriété privé. L’état n’est pas seulement l’appareil institutionnel, politique et matériel, d’organisation des rapports de domination, il est le socle par lequel s’organise l’accumulation par la prédation. D’une certaine manière, Mohamed 6 peut dire que « l’Etat c’est moi » et cet Etat est au cœur de la production et reproduction du processus d’accumulation par la prédation.

    D’une part, les ministères de souveraineté qui consacrent l’absolutisme politique ont leurs correspondants économiques : le roi a le contrôle direct, stratégique sur les institutions publiques, financières et économiques. D’autre part, les politiques publiques, au travers de la fiscalité, la règlementation économique, l’octroi de prêts bancaires, la mise à disposition du foncier, l’ouverture de marchés, les commandes publiques, participent pleinement à l’expansion du capital royal privé. Mais ça va plus loin : la fonction même du secteur public au sens large est non seulement d’assurer l’accumulation privée de la famille régnante mais d’assurer des taux de profits exceptionnels.

    Nous retiendrons deux exemples : la pratique généralisée de la surfacturation bien au-delà des prix de production et la sous facturation qui permet le racket légal et de comprimer les couts de production, auquel se combine un système de subventions taillés sur mesure.( cas par exemple de la COSUMAR ). Ou encore la fonction érigée comme norme de fonctionnement qui consiste à « socialiser les pertes » des entreprises royales. L’usage de la CDG ou la manière dont été réparées les pertes financières suite à des investissements douteux au Club Med ou dans l’OCP illustre ce dernier propos.

     

    La situation de monopole des canaux de financements (les sociétés de bourse et les établissements de crédits publics sont passés sous le contrôle des grands groupes privés et sont alimentés pour une large part par les banques françaises dont elles sont à un degré ou un autre des filiales) a consolidé la position du grand capital local dans sa fonction de relais et partenaire stratégique du capital étranger.

    Les opérations de privatisation et d’investissements ont été facilitées par les contacts directs entre les membres du cabinet royal et les investisseurs étrangers. Le processus de privatisation a permis l’émergence de monopoles privés liés directement ou indirectement aux intérêts de la famille royale. L’ONA/SNI en est la colonne vertébrale : représentant en 2000, près de 20 % du PIB du Maroc et 60 % de la capitalisation boursière. Ce mouvement s’insère dans la libéralisation généralisée.

    Au-delà des aides financières et des investissements directs étrangers, les accords de libre-échange avec l’UE ont influé sur la dynamique d’accumulation du capital local en général et du capital royal en particulier. A plusieurs niveaux : en développant la libéralisation financière et partant les formes de spéculations boursière (Adoha) , en ouvrant de nouveaux marchés taillés sur mesure aux exigences du capital international mais aussi local (de Tanger med au TGV) , en ficelant des accords d’exportation taillés là aussi sur mesure, au bénéfice de l’agrobusiness européen mais aussi des domaines royaux.

    Le secteur même de l’éolien (Nareva) est contenu dans les accords types de l’Union pour la méditerranée (UPM) dans son volet énergétique. Cette mise à niveau permet en réalité de drainer les flux financiers accordés dans le cadre des programme MEDA et autres fonds publics ou privés.

     

    La corruption, dans cette configuration, est bien plus qu’un système organisé de passe droits. En réalité, elle est au cœur du fonctionnement du système de prédation. D’une part, le pouvoir réglementaire et législatif étant directement lié à la monarchie exécutive, toute la législation économique et financière est façonnée en amont pour légaliser la prédation et le monopole économique des affaires du roi.

     

    C’est en amont des décisions des processus d’octroi des marchés publics, d’organisation fiscale, de réaménagements fonciers, de réglementation boursière, de transaction monétaire, d’octroi de crédits que la main visible du palais agit.

    Le processus de privatisation adossé à la monarchie exécutive a abouti à une capture totale de l’Etat, ce qui est la forme la plus étendue de la corruption. Celle-ci n’est pas seulement la conséquence de l’absence d’un Etat de droit dans les affaires (qui n’existe nulle part), d’une mauvaise gouvernance ou de l’absence d’une indépendance de la justice. Ni même la simple organisation politique du népotisme pour récompenser des soutiens, structurer des fidélités économiques et politiques. Elle est organique au régime d’accumulation dominant et ses mécanismes prédateurs.

     

    Si nous avons insisté sur la monarchie, c’est parce qu’elle constitue la fraction hégémonique du grand capital local mais il ne s’agit en aucun cas d’occulter l’existence d’une « bourgeoisie makhzenienne », structurée comme bloc social et qui ne se réduit pas à la famille régnante. Constituée pour l’essentiel des lignées familiales au service du makhzen depuis le 19éme siècle, voire même avant, elles ont depuis lors intégré les couches supérieures de la bureaucratie civile et militaire et de la bourgeoisie de marché.

    Elles constituent la base sociale d’appui au pouvoir central et bénéficie également d’un régime de faveur qui se traduit concrètement par un détournement des finances, des privilèges et passe droits, une exonération fiscale etc… qui coutent des dizaines de milliards. Ainsi par exemple, la réduction des impôts sur les grandes entreprises et hauts revenus a entrainé depuis 2007 un manque à gagner de 30 milliards. (2% des sociétés paient 80 % de l’impôt sur les sociétés).

     

    Les vagues d’exonération et d’amnistie fiscale qui touchent tant les entreprises publiques que privées et en particulier dans le foncier et l’immobilier ont généré une perte sèche de recettes de plus de 36 milliards. Cette politique économique dont on trouve la traduction dans les lois budgétaires successives mais aussi « les choix de développement » légalise la prédation et consacre aux grands possédants des privilèges spécifiques.

     

    Au-delà du capitalisme sauvage, une logique politique se combine à la logique de marché. Les prébendes de divers ordres sont octroyées par le régime et peuvent être relevés par lui aussi le cas échéant. Les droits à un statut donné ne sont jamais acquis. Ils dépendent du degré d’allégeance et de fidélité. Par ailleurs les technocrates, chefs de groupes économiques privées doivent tout à la monarchie : leur statut d’entrepreneur par héritage, par leur cooptation ou leur nomination unilatérale. Waterbury notait déjà que « les successeurs toutes générations confondus conservent l’idée que la direction des entreprises publiques est concédée comme des prébendes et la confiance royale comme une invitation directe à l’enrichissement ».

     

    Ce fonctionnement spécifique fait que l’entreprise n’est pas né d’une vocation capitaliste mais du besoin d’acquérir une rente de situation durable mais aussi la consolidation d’un régime prédateur où des personnages visibles ou demeurés dans l’ombre se sont emparés de toutes les richesses et dirigent l’économie formelle comme informelle. 50% d’activités économiques sont livrés aux spéculateurs, fraudeurs, réseaux parallèles et échappent à tout contrôle.

    Expemple :

    - Les investissements de l’immobilier représentent 33% du total des investissements directs étrangers, tous secteurs confondus. Les prix de l’immobilier ont explosé sous l’effet de la spéculation. Les cadres de l’administration ou des entreprises privées arrivent à peine à acquérir un appartement minuscule destiné initialement à reloger les habitants des bidonvilles. Le groupe Addoha a édifié, en quelques années, une fortune gigantesque en vendant des boxes de 60 m2 à au prix de 400 euros/m2 !. En 2008, le gouvernement a décidé, dans une convention avec la Fédération Nationale des Promoteurs Immobiliers, la mobilisation d’une réserve foncière publique de 3.853 hectares sur la période 2009-2012, notamment par l’ouverture de nouvelles zones à l’urbanisation.

    - On doit également prendre en compte le phénomène particulier de l’évasion des capitaux : les milliardaires placent leur argent dans les banques suisses ou ailleurs. Selon la banque africaine de développement il y aurait eu un transfert de 431 milliard de dirham entre 2000 et 2009 et plus de 220 milliards de dh pour la seule année 2011 !

    - Rajoutons le poids spécifique des budgets improductifs. Ainsi par exemple le cout de l’intervention dans le Sahara occidental et en particulier de l’entretien de l’armée représente 5,1% du PIB alors que la moyenne mondiale est de 1,9%.

     

    On doit également souligner le poids du secteur informel en particulier dans les marchés de la contrebande et de la drogue qui bénéficient de la complicité des hauts sommets de l’Etat. A titre d’exemple, les recettes des trafics de drogue qui se chiffrent en milliards de dollars, jouent un rôle important dans l’accumulation des richesses du Maroc et continueront à doper partiellement le marché immobilier et de la construction.

     

    On pourrait multiplier les exemples mais ce qui ressort est le fait suivant : la structure historique parasitaire du makhzen qui a toujours privilégié les investissements improductifs et la captation des ressources, y compris par le monopole de la violence organisée, a fusionné avec la logique de prédation spécifique du néo-libéralisme généralisée.

    Il y a un lien très étroit entre despotisme, situation de dépendance, prédation et politiques de paupérisation. Prenons un seul exemple au milieu de dizaines d’autres : Imider où le pompage effréné de la nappe phréatique et des ressources d’eau, par une compagnie bien connue, spécialisée dans l’extraction des mines d’argent de fer, fortement connectée au marché mondial, ramène un village entier à l’âge des cavernes, tout en le soumettant à une répression incessante.

     

    Mohamed 6 et la caste des dirigeants actuels font partie de cette génération du « consensus de Washington » comme le clan des héritiers de Assad, Trabelsi, ou Khadafi où la spoliation légale et illégale et l’accaparement des richesses est la finalité même du pouvoir. A cette différence relative que le roi est un capitaliste particulier : il dispose directement du monopole de la violence organisé de l’Etat, et des institutions pour assoir sa domination et prédation économique.

    Chawki Lotfi