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  • Le Maroc : une illustration des politiques de recolonisation et de la prédation internationale

  • L’économie marocaine est fortement dépendante du marché mondial et reste façonnée par la globalisation capitaliste. A partir de 2007, le Maroc a bénéficié du nouvel Instrument Européen de Voisinage et de Partenariat (IEVP) servant essentiellement à la rénovation des équipements hydrauliques, à la construction de tronçon d’autoroutes et l’extension du réseau routier, pour le démarrage du chantier du deuxième port à Tanger, à la réforme de l’administration publique. Les politiques publiques d’investissement sont devenus largement tributaires des mécanismes de financement européens et ces mêmes projets, dans le cadre de contrats publics-privé ; visent essentiellement à renforcer ou créer les infrastructures nécessaires au développement des capitaux étrangers et à la circulation des marchandises. Il faut rappeler que l’UE (mais aussi la BM et le FMI) ou encore les multinationales interviennent dans toutes les phases du processus : en amont pour évaluer la situation économique du pays et formuler les recommandations en aval, pour accompagner techniquement les processus de cession, évaluer les entreprises privatisables par les cabinets d’experts internationaux, le suivi des opérations …et parfois pour se porter acheteur.

    Il s’agit aussi à partir de projets ciblés d’assurer la promotion des investissements privés : octroi d’aide aux promoteurs immobiliers pour l’acquisition de terrains dans des zones touristiques, création et réhabilitation de parcs industriels et plus largement soutien à ce qui est décrit, par les experts, comme étant les « métiers mondiaux » du Maroc. En réalité, il s’agit de la sous-traitance dans les filières automobiles, électroniques, aéronautiques, dans le tourisme, l’agro-industrie et dans les technologies d’information et de communication.

    Exemples : le Plan Azur vise à développer des stations balnéaires et une capacité hôtelière avec l’objectif d’atteindre le chiffre de 10 millions de touristes par an. Le plan Emergence vise à mettre en œuvre des Plateformes industrielles intégrées où les aides publiques et fonds européens visent à massifier les investissements pour créer des pôles de compétitivité. L’exemple de Tanger Med : implanté à 14 km des côtes européennes, il s’agit de réaliser une plateforme régionale de conteneur, un pont maritime efficient entre le Maroc et l’Europe, plaque tournante des échanges adossé à une zone de développement industriel et commercial étendue sur un millier d’hectares. L’exemple de la Plateforme de l’OCP à jorf lafsar : à partir d’un « partenariat » il s’agit de constituer une plateforme de chimie qui permettra à des capitaux étrangers d’avoir leurs propres unités de production et de produire sur place pour le marché international à partir d’un ensemble de services intégrés que fournira l’OCP : infrastructure industrielle et portuaire, mutualisation des services, gestion intégré de l’eau, de l’énergie et de l’environnement et accès du phosphate à un coût compétitif, le tout accompagné d’une technopole.

    L’impact majeur de la libéralisation est la mise en concurrence directe et généralisée d’économies à productivité différente avec pour conséquence, l’effondrement prévisible de pans entiers du système productif composé à 90 % de petites et moyennes d’entreprises, des secteurs tournés vers le marché intérieur ou qui bénéficiaient traditionnellement de protections douanières. .Les secteurs traditionnels de produits primaires ou semi transformés, (et pour le cas du Maroc, le textile, l’agro-industrie, la pêche …où se concentrent une part notable des exportations), soumis à une concurrence aiguë entre les pays du Sud eux-mêmes, ne constituent plus des créneaux porteurs dans la " nouvelle économie mondialisée. Il n’y a pas à proprement parler de secteurs qui peuvent servir de levier de la croissance ou capable d’avoir un effet d’entraînement, ni même la possibilité de reconversion majeure ou de réorientation des investissements dans de nouveaux secteurs de production. Cette combinaison entre, d’une part, l’absence de spécialisations exportatrices à forte valeur ajoutée, insérées dans les « marchés émergents » et compétitives et d’autre part, l’atonie des secteurs œuvrant pour le marché intérieur et exposés directement à l’ouverture, constitue la caractéristique principale du tissu économique. . L’abolition des contraintes douanières à l’importation rend extrêmement difficile les possibilités pour l’industrie locale de s’ouvrir à de nouveaux secteurs de production et de recherche et entraîne la destruction d’un nombre important d’emplois dans le secteur d’industries de transformation qui demeurent peu concurrentielles et qui n’ont pas les moyens de le devenir.

    L’exemple du textile : Ce secteur qui regroupait à la fin des années 90 plus de 1500 entreprises, 36% du chiffre d’affaire à l’exportation, 38%des salariés de l’industrie, 16% de la production manufacturière en est l’illustration. La dépendance en amont du secteur du textile au Maroc pour les matières premières (coton) et en aval pour l’accès au marché européen (50% des exportations sont composées de sous-traitance), l’absence d’une filière intégrée et de réseaux de distribution propres, son extériorité par rapport aux mutations technologiques de pointe, la faible qualification de la main-d’œuvre employée, la place prise par la Turquie et le continent asiatique dans le marché européen et local ne lui permettent plus de préserver ses parts de marché . L’argument de la proximité ou du coût du travail ne suffisent plus. Ce sont les différences de productivité et de maîtrise des circuits de distribution et des délais de fabrication qui sont décisives. Par ailleurs, la croissance continue des produits de substitution (fibres synthétiques) qui échappent totalement aux pays du Sud relativise les métiers traditionnels de la confection. La déréglementation des accords multifibres a aiguisé la concurrence entre les pays du Sud occupant les mêmes créneaux et catégories de produits. Le patronat revendique une dévaluation et un abaissement des charges sociales et du coût du travail pour retrouver "des marges de compétitivité". Reste que de telles mesures appliquées par les pays tiers entraînent une dégradation généralisée des conditions de travail sans engranger pour autant des " atouts concurrentiels ". La pénétration des produits turcs suite à la signature des accords de libre-échange avec ce pays en est l’illustration. Le risque d’éviction est réel. Ce phénomène est déjà à l’œuvre puisque ce secteur a connu des milliers de licenciements cette dernière décennie et que 50000 emplois ont été supprimés pour la seule année 2008 !Les exportations ont baissé en 2008 et 2009 de 10%. Les pertes d’emploi dans le secteur du textile ont été estimées par la Caisse Nationale de Sécurité Sociale à 9.700 postes entre janvier et mars 2009 par rapport à la même période de l’année précédente. Cette tendance s’est confirmée depuis.

    Dans les campagnes, les réformes libérales liées à l’application des accords déstabilisent l’ensemble des rapports sociaux. La terre et l’eau deviennent de simples marchandises. Les droits collectifs liés à l’usage, les formes restantes de propriété collective sont laminées. Les souks qui étaient un lieu de commercialisation des produits de la petite paysannerie sont en voie de disparition au profit de l’aménagement de véritables marchés payants. Si depuis longtemps la politique du pouvoir a été de favoriser les grands propriétaires fonciers en leur accordant des aides préférentielles, des terres agricoles implantées en zone irrigués et une politique de barrage liés à la promotion de l’agriculture d’exportation, un nouveau cap est franchi. Parmi les principales dispositions des accords :

    -ouverture totale des marchés agricoles, levée des protections douanières et des subventions qui protègent certaines productions locale de première nécessité (farine, sucre) et liberté de prix. Cette ouverture est vue comme progressive quitte à ce que certains produits restent exclus pour une période transitoire et à titre exceptionnel

    -Principe de réciprocité impliquant une remise en cause des accords préférentiels alors que l’Europe continue à subventionner massivement sa production agricole

    -Arrêt de toute forme de subvention : suppression de la caisse de compensation qui permettait de réguler le prix de denrée de base (pain, huile, sucre, lait…), réduction des subventions pour les semences, engrais, délégation au privé de certains services (contrôle vétérinaire, commercialisation, encadrement), remise en cause de l’exonération des impôts.

    -démantèlement des entreprises publiques (cas de la SODEA et SOGETA) qui gèrent les terres de la colonisation récupéré en 1973, réforme des statuts fonciers pour permettre l’arrivée de capitaux privés étrangers, sous forme d’achat ou de gestion déléguée.

    - réduction drastique de la superficie céréalière avec un rythme de reconversion prévu de 52000 ha /an. « La sécurité alimentaire ne peut plus servir de référence ou le point d’ancrage d’une politique agricole, » (dixit extrait du schéma d’aménagement du territoire),

    Ces évolutions impliquent une concentration des crédits, des équipements et du monopole de l’irrigation et de la terre aggravant la dualité entre un secteur d’exportation et un secteur vivrier ou faiblement marchand. Les méthodes d’exploitation adoptées par l’agrobusiness risquent d’épuiser la nappe phréatique. Dans le Souss, l’eau qui était puisée à 30 ou 50 mètres il y a quelques années, doit maintenant être cherchée à 200 ou 300 mètres et cela pour des produits qui ne sont pas consommés localement (framboises et brocolis !). L’Impact écologique est réel : extension de la déforestation et de la salinisation des nappes phréatiques et des sols (5,5 millions d’hectares sont concernés soit 60% de la surface agricole utile). Sans compter la prédation de l’eau comme ressource naturelle : petit village de. Ainsi, le droit à la vie de toute une communauté villageoise (Ben S’min dans le moyen atlas, à deux pas du palais royal d’ifrane) est mis en péril par la privatisation de l’eau dans sa forme la plus brutale : la confiscation de l’eau d’une source par l’entreprise française Castel pour la mettre …en bouteilles.

    Cette désarticulation est source d’une dépendance alimentaire croissante : Le Maroc importe plus de la moitié de son blé tendre et la quasi-totalité du maïs et des huiles végétales et n’assure que 45% des besoins en sucre. Alors que le sous-emploi est structurel, seuls 37% des ruraux ont accès à l’eau potable, 13% à l’électricité, 54% de localités ne sont accessibles ni par route, ni par piste, 10% de femmes sont alphabétisées, 79% accouchent sans assistance médicale et 2/3 de leur temps d’activité est consacré à la recherche d’eau et de combustible. Sans parler de l’absence totale de toute forme de protection sociale. Le résultat est une intensification de l’exode rurale de 300000 chaque année (et bien plus en période de sécheresse). Tout cela au bénéfice des grandes sociétés transnationales de l’agro-industrie et de la distribution qui ont leur siège à Vienne, Amsterdam, Paris ou en Espagne et qui louent et achètent des terres dans le monde entier et des grands propriétaires fonciers dont la famille royale est le plus important.

    Il n’est pas lieu ici de revenir sur les politiques de privatisation mené depuis les années 90. En 2000, près de 400 multinationales étaient présentes dans les secteurs les plus divers. 750 sociétés industrielles sur 1200 sont contrôlés par ces firmes dont plus la moitié sont françaises avec un poids significatif (35 % de la production industrielle, 170 000 emplois pour un chiffre d’affaire de 60 milliards de Dh). Ce mouvement s’est amplifié depuis, avec la présence de toutes les entreprises du CAC 40, mais si la France est le premier investisseur au Maroc, ce dernier n’arrive qu’au 20éme rang des destinataires des IDE français ! Les investissements espagnols, en augmentation (avant la crise) représentent 15% des IDE au Maroc et 500 entreprises ibériques y sont implantées. Notons que Le boom des investissements étrangers est lié pour l’essentiel à des opérations de portefeuilles et d’acquisition liées à la privatisation, à de concessions d’actifs particulièrement avantageuses ou des gros contrats (en octobre 2007 lors de venue de Sarkozy dix accord de « coopération « ont été signées représentant 1,8 milliards de dollars). Ce mouvement s’est toutefois ralenti depuis 2009/2010. La privatisation a permis un accaparement des ressources et des actifs à des conditions avantageuses assurant des marges de profit considérables qui servent à l’expansion de la maison mère. L’exemple des conditions de cession de Maroc télécom ou la politique de Véolia, Amendis sont à l’image même des règles tacites du capitalisme global : faire le maximum de surprofit au détriment des besoins élémentaires des populations. Les filiales des multinationales réalisent des « retours sur investissements » qui sont parmi les plus lucratives du groupe. Sans compter que le code actuel des investissements autorise le rapatriement des bénéfices nets des multinationales, ce qui équivaut à plusieurs milliards annuels. A titre d’exemple, les bénéfices de Vivendi, jusqu’à peu principal actionnaire de Maroc Telecom a permis le redressement du groupe mis à mal en France par la colossale dette laissée par jean marie Messier en 2002. Cela est également vrai pour la période récente marquée par la crise de 2008

    Loin de sortir l’économie marocaine du sous-développement, les investissements étrangers s’orientent sur des créneaux spécifiques qui s’intègrent à la stratégie mondiale des multinationales et dont la finalité n’est ni la création d’emplois ou le développement intégré du système productif local. Il s’agit en réalité d’une recolonisation marchande et directe visant à générer des flux de surprofit que permettent les conditions de surexploitation et de mainmise sur les ressources locales. -C’est une dépendance qui reproduit et aggrave le développement inégal des territoires : il y a une concentration des zones d’investissements publics et privés dans certains espaces (l’axe casa kenitra/les zones franches autour de Tanger Med/ l’agriculture d’exportation en particulier dans le Souss) au détriment du reste du pays. Il faut rappeler que l’axe Kénitra-Casablanca représente l’essentiel des installations industrielles et les 3/4 des emplois dans ce secteur, la seule région urbaine de Casablanca attire la moitié des investissements. L’autre facette de ce « développement » est la marginalisation de régions entières et des populations qui y vivent.

    A son tour la montée de la dette globale (intérieure et extérieure) qui a atteint 583 milliards de DH dont celle de l’administration centrale qui représente désormais 56,8 du PIB génèrent le recours à des emprunts extérieurs comme récemment le prêt du FMI. Ces prêts sont conditionnés à la mise en œuvre d’un certaines nombres de « reformes (augmentation de la TVA, réduction des budgets publics, démantèlement de la caisse de compensation, révision du régime des retraites, libéralisation accrue…).La contrainte imposée par le FMI de ramener le déficit budgétaire à 4,8% en 2013 contre 7,1% signifie un transfert accru des ressources publiques au privé sous une forme ou une autre. Les classes populaires sont dépossédées du droit de disposer d’une part de la richesse qu’ils ont produite au seul profit du grand capital local et étranger.