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  • Le RIF : au-delà de la solidarité

  • La mobilisation populaire dans le Rif a mobilisé, depuis l’assassinat de Mouhcine Fikry, la diaspora et nombre de militants démocrates et progressistes. Ce soutien a permis de donner une visibilité politique et médiatique au combat des rifains. Il s’agit d’un point d’appui très important dans la lutte contre la répression. On ne compte pas le nombre de manifestations, sit-in, rassemblements, conférences publiques dans plusieurs pays.

     

    La question qui se pose aujourd’hui, après quasiment une année, est de réfléchir collectivement aux tâches de l’heure, aux types d’initiatives à prendre, pour renforcer ici le combat de là bas. Il nous semble, qu’une des faiblesses du mouvement de solidarité est de ne pas avoir réussi à inclure dans son agenda, la nécessité de mobiliser au-delà des communautés concernées et des réseaux militants marocains. Ou si l’on veut de construire un arc de force inclusif, avec les courants démocratiques et progressistes présents dans tel ou tel pays, pour mener des actions et campagnes communes, même si il nous faut en partie nuancer ce point, en fonction des pays.

     

    Il y a, en effet, une différence entre solliciter telle ou telle organisation/association pour qu’elle soit présente, à telle ou telle initiative ou pour un communiqué, et voir ce qu’il est possible de faire ensemble sur la durée. Car l’enjeu est qu’émerge un travail de fond auprès de l’opinion publique, des bases militantes des organisations, pour constituer une force de frappe contre, ce qui est un des ressorts de la puissance du makhzen, son alliance avec les Etats. Et cela est particulièrement vrai en France. Il s’agit en quelque sorte, à la fois, de casser l’image construite depuis deux décennies avec la complicité active des élites médiatiques, culturelles et politiques, d’un royaume en transition démocratique, mais aussi, de poser les éléments d’un combat commun contre le soutien sans fard à la dictature. Ce combat commun signifie à la fois, intégrer les exigences spécifiques de la solidarité et des éléments de convergence sur des enjeux globaux.

     

    Il est ainsi possible et nécessaire de construire un front large, unitaire, sur des revendications qui concernent le rif : la libération inconditionnelle des détenu-es, l’abandon des poursuites, l’arrêt de la répression et le retrait des forces de l’ordre de la région, dans le cadre d’un soutien plus général aux revendications du mouvement, mais aussi par exemple, de cibler l’exigence de l’arrêt des coopérations sécuritaires et économiques. Sur le premier point par exemple, il est tout à fait possible de trouver des convergences : l’état d’urgence en France, est une forme de contrôle policier de l’espace public et une arme contre les contestations sociales. Ceux qui répriment en France, fournissent le matériel et le savoir-faire, pour réprimer au Maroc. Les gaz lacrymaux sont les mêmes. En France, il y a eu Remi Fraisse et au Maroc Imad El Attabi. Ici, il y a les violences policières et l’impunité de leurs auteurs et là bas, l’Etat protège ses forces de l’ordre. Le renforcement de l’état sécuritaire ici, est un renforcement des Etats policiers, ailleurs.

     

    Allons plus loin. Pour quoi, plutôt que de manifester devant l’ambassade dans une rue peu fréquentée, ne pas faire des actions avec d’autres, contre les salons des armes et du matériel sécuritaire, où nos généraux et services répressifs viennent prospecter et s’équiper ? Avec un impact médiatique qualitativement différent. Pourquoi ne pas s’adresser aux mouvements sociaux et syndicaux qui luttent pour la défense des droits fondamentaux contre les politiques d’austérité et de privatisation, la dégradation des conditions de travail et de vie, alors que le cœur même de la mobilisation rifaine, porte sur des exigences similaires ?. Pourquoi ne pas s’adresser aux différents mouvements de jeunes, alors que le soulèvement pacifique du peuple du Rif est portée lui aussi par la jeunesse ? Pourquoi ne pas se tourner vers les associations féministes alors que l’on connait le combat précieux et décisif des femmes rifaines dans l’ancrage de la mobilisation et sa durée ? Pourquoi ne pas se lier aux organisations politiques ou autres, dans leur diversité, qui luttent contre les politiques néo coloniales de leurs Etats dans le monde et les soutiens qu’ils procurent aux régimes qui leur sont liés ?

     

    L’enjeu est de construire un front d’action commun qui permette, au delà des solidarités ponctuelles et symboliques, de lutter ensemble. Est-ce que du point de vue de l’impact, des meetings et conférences de presses communes, des pétitions portées et relayées, bien au-delà de quelques personnalités, des actions et des manifestations communes, l’envoi de délégations composites et représentatives, des tracts et affiches conjoints, ne seraient pas plus efficaces sur la durée pour peser ? L’intégration de cet enjeu impactera forcement ce que nous faisons. Nous ne contenterons plus de sensibiliser et d’informer, mais nous discuterons de ce que nous pouvons faire et nous ne ferons pas tous seuls. Nous serons amenés à être plus créatifs sur les formes d’action pour toucher l’opinion publique, diversifier nos cibles, mettre sous pression le pouvoir ici et la bas. Et ce point est important, et sans le développer ici, nous devrions peut être aussi réfléchir à des actions qui ne banalisent pas notre travail de solidarité, sortir de la routine et de l’entre-soi.

     

    Une perspective donc qui va au-delà de la solidarité et qui la renforce en même temps. Cela ne signifie pas abandonner ce qui se fait déjà, mais l’intégrer dans des perspectives plus vastes. Cette démarche ne signifie pas non plus la perte l’autonomie d’action des réseaux de solidarité ou de leurs prises de positions. Un travail unitaire ne signifie pas évidemment que les principaux concerné-es voient leur combat décidé par d’autres, mais il faut avancer vers la construction d’alliances fortes à la hauteur des défis et des besoins de la lutte menée par le peuple du rif et les mouvements populaires au Maroc.

     

    Il ne s’agit pas non plus d’abandonner les interventions classiques vis-à-vis des institutions internationales où le régime cherche à redorer son blason, mais sans exagérer leur portée ou impact. Le parlement européen n’a aucun poids politique par rapport aux exécutifs et gouvernements. L’enjeu est plutôt un travail en profondeur, par en bas, qui permet de faire boule de neige et qui débouche sur de vrais campagnes collectives, relayées y compris dans les villes où nous sommes peu présents. Puisque l’on fait référence à la république du Rif, il faut renouer avec les traditions internationalistes de l’époque, qui ont vu des manifestations de masses, des grèves, de livraisons d’armes bloquées ici en France ou en Espagne. Bien sûr, le contexte a changé mais le besoin de réinventer un internationalisme lui, est démontré chaque jour. Cela ne se fera pas en un jour ou simplement parce que nous l’avons décidé et les difficultés ne manquent pas. Mais un pas en avant dans ce sens, une dynamique même partielle commencera à changer la donne et à poser les points d’appui pour aller plus loin. Nous pouvons dans ce sens nous appuyer sur la lettre parue dans Mediapart : "Nous sommes tous des Rifains" ou plus récemment sur l’Appel à la solidarité internationale pour la libération de tous les prisonniers politiques du Hirak pour élargir encore les partenaires potentiels, les associer à une réflexion commune de solidarité et de convergence. Et surtout d’action commune. Alors, nous serons plus forts et mieux armés pour faire reculer l’arrogance des tyrans, l’arbitraire et l’impunité des puissants, qui cherchent à écraser ceux et celles, qui se sont soulevé-es pour la vie digne, la justice sociale et la liberté.

     

    Par : Lotfi Chawqui