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  • Le Zapatisme et Nous : pour un nouvel imaginaire de la lutte

  • « Nous ne pouvons pas nous associer avec des gens qui disent ouvertement que les travailleurs sont trop ignorants pour se libérer eux-mêmes et doivent être libérés d’en haut » ( K.Marx )

    « Vous avez entendu. C’est le bruit de votre monde qui s’effondre. C’est celui du nôtre qui resurgit… » (Communiqué marche zapatiste)

     

     

    Réfléchir à l’expérience zapatiste n’est pas une démarche exotique, ni chercher un nouveau modèle. C’est seulement reconnaitre la pluralité des chemins d’émancipation, la capacité de créations collectives de nouvelles utopies, même dans les périodes de reflux. Plus de la moitié des forces zapatistes est composée des femmes et des jeunes de moins de 20 ans. C’est voir que le « champ des possibles » reste ouvert. Mais cela, nécessite une réelle refondation critique loin des processus formatés et conventionnels de nombreuses gauches qui se contentent de préserver leur petit jardin bien clos, même si l’herbe s’y fait rare ou ne repousse plus. 

     

     

    Ya basta !

     

    En janvier 1994, au cri de « Ya Basta ! » de nombreuses communautés indigènes occupent pacifiquement les armes à la main une partie du territoire du Chiapas. L’EZLN, l’armée zapatiste de libération nationale, apparait publiquement. Mais cet EZLN est déjà bien différente de celle qui a muri des années auparavant dans la clandestinité. Les premiers noyaux venus de l’extérieur sont arrivés, ont pris la parole, proposé un programme, une conception politico-militaire et se sont heurtés à un mur, le dialogue n’était pas possible. « Vous devez d’abord nous écouter et vous verrez ensuite ce que vous pouvez faire de ce que vous aurez entendu ». Il s’agit d’écouter et de construire, d’avancer en écoutant. La méthode d’écoute est fondatrice de la démarche politique car les premiers à pouvoir faire un diagnostic de ce qui se passe, ici ou là, sont ceux qui y vivent.

     

    Les premiers zapatistes rencontrent des indigènes qui ont déjà une formation politique, une conscience nationale et une perspective de lutte à long terme. Ou si l’on veut une conscience de leurs conditions alimentée par une longue histoire souterraine de résistances.

     

    Il y a une transformation profonde des noyaux initiaux de la guérilla au contact des communautés, une reformulation des objectifs et du sens de lutte, à partir de l’imaginaire de la culture indigène et de ses formes de communication propres.« Le 1er acte majeur de l’EZLN a été d’apprendre à écouter et parler ». L’armée d’avant-garde révolutionnaire devient une armée des communautés indigènes, elle-même partie prenante d’un mouvement indigène de résistance, parmi d’autres formes de lutte.

     

    L’apparition publique de l’EZLN s’accompagne de la proclamation des lois révolutionnaires applicables dans les territoires libérés : saisie des moyens de production des moyens et grands propriétaires, au profit des autorités civiles locales, réforme agraire et distribution des terres aux paysans, organisation d’élections libres pour choisir de nouvelles autorités civiles locales, sans oublier la « loi révolutionnaire des femmes » dont l’adoption fut une révolution dans la révolution[1].

     

    Il s’agit d’une rupture avec le cycle de dépendance et de paternalisme et des relations clientélistes et corporatistes pratiquées par l’état mexicain. Ce dernier trouve inadmissible qu’un sujet indépendant de ses dispositifs de contrôle et de médiation existe et agisse au niveau politique. Après l’échec de l’offensive militaire de février 1995 par laquelle le gouvernement fédéral a cherché à liquider les dirigeants zapatistes, l’EZLN lance une consultation nationale et internationale pour déterminer quel doit être sa nouvelle stratégie, (encore « écouter »), créant une puissante dynamique en interaction avec la société, capable de susciter la mobilisation, réflexion et transformation des forces sociales.

     

     

    Le cycle clos de la lutte armée est clos

     

    Le 20 janvier 94, l’EZLN indique « qu’il n’a jamais prétendu que sa forme de lutte est la seule légitime. Notre forme de lutte n’est pas la seule, et pour beaucoup, elle n’est peut-être même pas adéquate (…). ». « Nous pensons que le changement révolutionnaire ne sera pas le produit d’une action dans une seule direction. C’est-à-dire qu’elle ne sera pas, au sens strict, une révolution armée ou une révolution pacifique. Elle sera essentiellement une révolution résultant d’une lutte sur plusieurs fronts sociaux, avec de nombreuses méthodes, sous différentes formes sociales, avec des degrés divers d’engagement et de participation.Son résultat ne sera pas celui d’un parti, d’une organisation ou d’une alliance d’organisation triomphant avec son projet social propre mais plutôt une sorte d’espace démocratique de résolution de la confrontation entre diverses propositions politiques. (…) C’est de l’action même de la société civile mexicaine et non de la volonté du gouvernement ou de la force de nos fusils, que sortira la possibilité réelle d’un changement démocratique. »

     

    La première rupture pratique avec les schémas classiques de l’action révolutionnaire est là : « Quelle autre guérilla a accepté de s’assoir pour dialoguer cinquante jours après son soulèvement armé ? Quelle autre guérilla (…) en appelle à la société civile qui lutte pour la démocratie, quelle autre guérilla s’est mise sur le côté pour ne pas interférer dans le processus électoral ? Quelle autre guérilla a convoqué un mouvement national démocratique, civil et pacifique pour rendre inutile le recours à la lutte armée ? Quelle autre guérilla demande à ses bases d’appui ce qu’elle doit faire avant de le faire ? Quelle autre guérilla a lutté pour créer un espace démocratique et non pour le pouvoir ? Quelle autre guérilla a utilisé davantage les paroles que les balles ? »

     

    Une armée révolutionnaire qui ne pratique pas le culte des armes, un mouvement insurgent qui ne veut pas prendre le pouvoir, une organisation politique qui refuse les règles du jeu politique, une avant-garde qui ne sait pas toujours où elle va et n’hésite pas à avouer son hésitation.

     

    Progressivement, dans le cadre des rapports de force établi, va se construire une forme de contre-pouvoir territorialisé fondé sur les communautés en lutte. Cette forme s’inscrivant dans la durée va se nourrir d’approches, intuitions, conceptions, de pratiques sociales originales qui permettent de comprendre sa permanence et sa radicalité.

     

     

    Construire ici et maintenant l’avenir

     

    Contrairement à une conception de l’action qui situe le processus de changement une fois actée la rupture révolutionnaire, la lutte pour transformer les rapports sociaux, « ici et maintenant » est une des marques de fabrique de la pratique zapatiste. Il s’agit de mettre en œuvre une utopie concrète et réelle qui commence à reconfigurer les rapports sociaux et les formes politiques de l’émancipation sociale. Il ne s’agit pas de dire qu’il est possible de construire un ilot de société émancipée dans une autarcie territoriale, mais de faire la démonstration qu’un autre avenir est possible, sur la base d’une expérience réelle, même si elle est limitée et traversée de contradictions.

     

    Tant que la croyance qu’il n’y a pas d’autres formes sociales possibles n’est pas ébranlée, tant que n’aura pas commencé à prendre consistance la possibilité d’une organisation non capitaliste et non autoritaire de la vie, le choix demeure entre la résignation ou la volonté d’arrangements limitée avec le désastre. Ou à défaut une incantation abstraite à la révolution. Inventer de nouvelles formes sociales en tant que stratégies politiques pour la démocratie et la révolution est une approche en rupture avec les conceptions conventionnelles de la gauche y compris radicale. Cette utopie réelle se traduit à plusieurs niveaux.

     

     

    L’auto-gouvernement

     

    Dans chaque commune autonome, ceux qui occupent les fonctions municipales sont élus par les communautés pour des mandats de deux ou trois ans et sont révocables à tout moment. Ces fonctions sont considérées comme des services rendus, ne faisant l’objet d’aucune rémunération, ni d’avantage matériel. Chaque commune délègue sur cette base 2 ou 3 représentants au « Conseil de bon gouvernement « (CBG) de la zone correspondante. Dans chacune des 5 zones zapatistes, le CBG fonctionne comme une instance de coordination émanant des communes elles-mêmes, après d’amples consultations de celle-ci. Les « élus » eux-mêmes ont un pouvoir limité : il est exercé d’une manière collégiale, sous contrôle, soumis à des interactions permanentes avec différentes instances et assemblées (au niveau de la zone, des communes, des communautés). Les délégués se relayent par courtes périodes ( 10 à 15 jours), ce qui leur permet de revenir régulièrement dans leur villages pour continuer à s’occuper de leurs terres. Cette rotation rapide, tout comme le temps pris pour les consultations et délibérations collectives, peuvent apparaitre comme non efficaces, mais elle laisse le temps d’élaborer un consensus majoritaire, d’informer, de soupeser les avis et propositions. Les options non retenues ne sont pas rejetées mais mis en réserve, au cas où celles qui ont été décidées ne fonctionnent pas.

     

    Il s’agit de traduire en acte une conception non spécialisée des tâches de gouvernement, de mettre en œuvre une déspécialisation de la politique. ( « Nous voulons en finir avec l’idée que gouverner est une affaire de spécialiste » Marcos ) en même temps qu’un gouvernement collectif ( « tous , nous avons été membres du gouvernement » ) et de la mise en pratique du principe zapatiste du « mandar obedeciendo » ( « diriger en obéissant » ).

     

    L’élu assume lui-même la position de celui qui ne sait pas, qui a besoin d’écouter et d’apprendre du peuple tout entier. « Nous sommes nouveaux, nous devons apprendre à être des autorités. Ce sont les gens qui vont nous dire comment faire ». Au Chiapas, ce sont des gens ordinaires, de simples cultivateurs de maïs et de café qui ont entrepris de se gouverner eux-mêmes et en face,« ils ont peur que nous découvrions que nous sommes capables de nous gouverner nous-mêmes » ( Eloisa )

     

    La diffusion des compétences politiques dans le corps social permet un contrôle des autorités, de combattre la délégation du pouvoir, la corruption.

     

    - Les conseils veillent au bon fonctionnement du système de santé et de l’éducation autonome et impulse les projets susceptibles d’améliorer la vie collective en veillant à créer les conditions d’une plus grande participation des femmes à tous les niveaux de l’organisation de l’autonomie. Ce rôle d’impulsion est reconnu : il s’agit de prendre des initiatives et de faire des propositions, mais il est conçue comme une forme de verticalité non autoritaire articulée à l’horizontalité de la consultation et de l’approbation collective : « tout n’est pas horizontal, car certains doivent prendre des initiatives, tout ne nait pas du peuple, mais la décision revient au peuple ».

     

    L’auto-gouvernement rebelle est à la fois le lieu d’expérimentation pratique « par en bas » de leur projet de transformation sociale et le laboratoire de leur émancipation politique et culturelle. Méthode et finalité de lutte en même temps. La question centrale n’est pas qui exerce le pouvoir mais comment il est exercé, il y a là rejet de la politique comme processus de domination des uns sur les autres.

     

    Loin d’être le fruit d’une conception achevée, L’expérience d’autogouvernement est une démarche permanente d’essai/rectification qui cherche dans la pratique la manière d’apporter des solutions spécifiques et concrètes aux problèmes rencontrés, en partant d’un principe général où « Faire de la démocratie » le pouvoir du peuple non pas seulement par l’origine dont il procède, mais dans son exercice même.

     

     

    Autour de l’autonomie des principes éthiques et politiques

     

    L’autonomie zapatiste est une pratique modeste, sans modèle préalable, ni prétention à créer un monde idéal dans des conditions matérielles précaires et un environnement politique hostile. Elle n’est ni l’autarcie, ni nécessairement l’indépendance, mais une des expressions possibles du droit à l’autodétermination afin «  de contribuer à l’unité et la démocratisation de la vie nationale et fortifier la souveraineté du pays ». Elle implique une autonomie politique : « décider de leurs formes de gouvernement internes », « élire leur autorités et formes de gouvernement interne conformément à leurs propres normes ». L’autonomie est entièrement civile et les cadres politico-militaires de l’EZLN ne peuvent y occuper des charges.

     

    Les pratiques sociales et politiques sont fondées sur plusieurs principes qui seront formalisés, sous une forme générale, dans le Congrès national indigène. « Servir et non se servir » ( servir de pont et non pas se servir de la fonction pour s’élever au-dessus des autres ), « représenter et non supplanter » ( empêcher que la représentation ne se substitue à celle qu’elle représente » ) , « construire et non détruire » ( recherche la convergence et le consensus plutôt que l’hégémonie ou la destruction des autres organisations) « obéir et non pas commander »,« « proposer et non imposer » ( écouter les conceptions différentes, rien ne peut être décidé qui ne soit expliqué et accepté ), « convaincre et non vaincre » (convaincre pour unir et non vaincre en divisant ») « descendre et non monter » ( les délégués doivent réunir l’information auprès de la base et non se projeter dans une sphère séparée , au-dessus d’elle ). Autant de déclinaisons pour combattre le dogmatisme, le sectarisme et le substitutisme. Le fameux « commander en obéissant » résume ces exigences.

     

     

    Les zapatistes cherchent à construire une pratique politique qui ne cherche pas la prise du pouvoir, par le biais des élections ou de la lutte armée, mais l’organisation de la société. Ils écartent aussi les conceptions traditionnelles d’une transformation par le haut ou après la prise du pouvoir. Il s’agit dans le processus de lutte actuelle d’initier des formes non étatiques de gouvernement et de réduire autant que possible la séparation entre gouvernants et gouvernés. L’autogouvernement est la forme trouvée de la démocratie radicale.

     

     

    Une autonomie économique intégrée à la lutte

     

    « Ces (dernières) années, nous nous sommes consolidés, et nous avons significativement amélioré nos conditions de vie. Notre niveau de vie est supérieur à celui des communautés indigènes affiliées au gouvernement en place, qui reçoivent l’aumône qu’elles gaspillent en alcool et articles inutiles. Nos maisons s’améliorent sans abîmer la nature (…). Dans nos villages, la terre qui servait auparavant à engraisser le bétail des grands propriétaires (…) produit aujourd’hui le maïs, les haricots, les légumes (…). Notre travail reçoit la double satisfaction de nous fournir le nécessaire pour vivre honnêtement et de contribuer à la croissance collective de nos communautés. Nos enfants vont à une école qui leur enseigne leur propre histoire, celle de la patrie et celle du monde, tout comme les sciences et les techniques nécessaires pour grandir sans cesser pour autant d’être indigènes. Les femmes indigènes zapatistes ne sont pas vendues comme des marchandises. Les indigènes PRIistes( du parti révolutionnaire institutionnel qui dirige le Mexique pendant des décennies) fréquentent nos hôpitaux, cliniques et laboratoires parce que dans ceux du gouvernement, il n’ ya ni médicaments, ni appareils, ni docteurs et personnel qualifié. Notre culture fleurit, non pas isolée mais enrichie par le contact avec les cultures d’autres peuples du Mexique et du monde (…). Tout cela nous l’avons acquis non seulement sans le gouvernement, la classe politique et leurs moyens mais aussi en résistant à leurs attaques de tout type ». (Communiqué 30 decembre 2012)

     

    Bruno Baronet, auteur d’Autonomia y education indigena, indique qu’il existe dans les zones zapatistes plus de 500 écoles primaires et secondaires en résistance, avec plus de 1500 promoteurs d’éducation, où plus de 45000 jeunes (dont les autorités locales et municipales) ont bénéficié de formations concernant la santé, l’éducation et la communication. Concernant la santé, dans la région du Conseil du bon gouvernement, les zapatistes ont un hôpital avec des services d’urgence, d’hospitalisation à temps plein, des consultations externes, de soins dentaires, un laboratoire et un matériel d’échographie. Douze cliniques et deux hôpitaux ont été créés dans d’autres zones sous influence zapatiste.

     

    Si les difficultés ne manquent pas ; Il s’agit d’une résistance collective, en communauté, fondée sur une proposition d’autonomie. Leurs économies se maintiennent dans un circuit contrôle par les communautés, auto suffisant, certes connecté au marché mais indépendant par rapport à lui. Ce n’est pas une économie de subsistance car cette survie s’organise comme une forme de lutte.

     

     

    Refus de l’avant gardisme

     

    « Tout pour tous, rien pour nous », cette belle formule a été utilisée mainte fois avec des significations multiples. Il y a bien sur une prise de distance critique avec une certaine conception de l’avant-garde lorsque celle-ci se confond avec la prétention de diriger le mouvement et de s’emparer, au nom d’une représentation légitime, d’un pouvoir séparé.« Nous voulons participer directement aux décisions qui nous concernent, contrôler nos dirigeants, quel que soit leur filiation politique et les obliger à commander en obéissant. Nous ne luttons pas pour la prise du pouvoir, nous luttons pour la démocratie, la liberté et la justice. L’EZLN n’a jamais prétendu que son organisation était la seule véritable, honnête, révolutionnaire au Mexique et au Chiapas… nous ne prétendons pas être l’avant garde historique une, unique et véritable  ».

     

    Il s’agit de repenser l’organisation politique en la construisant depuis la société elle-même. Ce n’est ni un renoncement à la lutte politique, ni à la perspective d’une nouvelle organisation du pouvoir, mais un rejet radical de l’obsession jacobine de la survalorisation de l’appareil d’état comme moyen de transformation révolutionnaire. Dans cette approche l’organisation a une fonction de catalyseur et de médiateur plutôt qu’une fonction de direction :« Vous savez tous que notre pensée n’est pas de construire une grande organisation avec un centre dirigeant, un commandement centralisé, un chef, qu’il soit individuel ou collectif » (courrier EZLN aux adhérents).

     

    La primauté revient au mouvement social qui l’englobe, la dépasse, lui permet d’exister et de se développer. Le but n’est pas tant le renforcement propre de l’organisation que l’amplification du mouvement social.

     

    L’absence de moindre privilège ou statut particulier à l’organisation et ses membres est revendiquée. Dans la vision zapatiste, « la démocratie est quelque chose qui se construit d’en bas et avec tous…la démocratie est l’exercice du pouvoir par les gens tout le temps et en tout lieu ». « Tout pour tous et rien pour nous » prend un sens plus large dans le sens d’une utopie démocratique égalitaire, car l’enjeu n’est pas « seulement changer de gouvernement, nous voulons changer de monde ».

     

     

    Refonder une subjectivité émancipée

     

    La lutte zapatiste implique une approche d’émancipation fondée sur la reconnaissance de la capacité des sujets eux-mêmes. Chacun « avance en s’interrogeant » ( « caminar preguntando » ) : le savoir s’élabore au travers du processus même de l’expérience. Le monde que nous construisons dépend des formes de luttes mises en œuvre dans le processus même de sa construction. Sortir du capitalisme signifie plus qu’un changement du système économique, c’est une rupture avec l’ensemble de l’organisation collective, politique et sociale ainsi qu’avec les modes de production des subjectivités propres à la société marchande. Il s’agit de se libérer du fétichisme de l’état et de la marchandise. Il s’agit de commencer à construire l’antichambre subjective du monde nouveau, une révolution qui rende possible la révolution. Les zapatistes vivent comme ils pensent et pensent comme ils vivent et c’est une pensée en mouvement.

     

     

    Revendiquer l’espoir, la dignité et la mémoire

     

    « L’espoir est cette insubordination qui rejette le conformisme et la défaite »( EZLN 1997). On l’appelle aussi dignité :« la dignité est cette patrie sans nationalité, cet arc en ciel qui est aussi un pont, ce murmure du cœur qui ne soucie pas du sang qui le vit, cette irrévérence rebelle qui se moque des frontières, des douanes et des guerres » ( EZLN 1997). Opposer l’espoir et la dignité à « l’ennemi qui n’a cessé de vaincre « (W. benjamin ) nécessite de réactiver « la mémoire des vaincus ». Il faut avoir la patience de construire lentement, patiemment mais sûrement l’apprentissage des imaginaires des insurrections pour transformer la vie quotidienne, imaginaires qui plongent leurs racines dans le sous-sol de la mémoire collective des résistances.

     

     

    Refuser la hiérarchisation des luttes 

     

    Le projet zapatiste ne hiérarchise pas les luttes : « il n’existe pas une hiérarchie entre les domaines d’action : nous ne soutenons pas que le combat pour la terre est prioritaire par rapport aux questions de genre (…). Au contraire, nous pensons que tous ces aspects sont nécessaires ». Il n’y a ni contradictions principale, ni contradictions secondaires mais les réalités imbriquées des logiques multiples de la subordination que le combat pour l’émancipation met à l’ordre du jour dans leur totalité.

     

     

    Revendiquer la différence égalitaire

     

    Si tous les zapatistes ne sont pas indigènes, L’expression de la lutte pour recouvrer l’identité et la dignité des peuples autochtones en est un élément de base. La mobilisation pour le respect des diversités n’implique pas nécessairement crispation ou enfermement identitaire et elle peut aller de pair avec la lutte pour la justice sociale et l’état de droit. La question ethno-nationale des autonomies est pensée non comme une rupture avec la nation, mais comme un mécanisme d’inclusion dans une nation refondée qui laisse derrière elle la discrimination et la marginalisation. Il s’agit d’une autonomie sans séparation, d’une intégration sans assimilation. La vision zapatiste revendique « Un mundo donde quepan muchos mundos »( « un monde qui contient plusieurs mondes ») dans lequel « nous sommes tous égaux parce que différents ». Cette approche a un caractère universel, elle ne se réduit pas à la question des peuples autochtones. Elle englobe la diversité opprimée, quel que soit la nature et le lieu de cette oppression : « Marcos est un gay à San Francisco, un noir en Afrique du sud, un asiatique en Europe, un Chicano à San isidro, un anarchiste en Espagne, un palestinien en Israël, un indigène dans les rue de saint Cristobal, un juif dans l’Allemagne nazi, une féministe dans un parti politique, un communiste dans l’après-guerre froide. »

     

     

    L’humanité d’en bas plutôt que la guerre néo libérale

     

    Le néolibéralisme est la forme actuelle du capitalisme dont les traits sont ceux d’une quatrième guerre mondiale ne serait-ce que par ses effets : la destruction substantielle des états et des peuples dans une guerre sociale et économique qui agresse dans un même mouvement l’humanité et impose l’extension totalitaire de la logique du marché à tous les aspects de la vie. Dans cette configuration les forces sociales qui peuvent jouer un rôle sont inscrites dans les processus même de la guerre et ses modalités.

     

    Le propre du zapatisme est d’avancer sur deux points : l’importance accordée aux exclus, aux sans voix et aux sans visages et aussi aux différentes minorités ou considérées comme telle. Les indigènes s’incluent dans cette catégorie ceux qui ont dû mettre un masque pour être vus, ceux qui ont dû prendre un fusil pour être écoutés. Ils font partie de cette cohorte produite par le néolibéralisme : les sans travail, les sans-logis, les sans terre, les sans-papiers… La logique libérale produit toujours une quantité croissante de populations inutiles et marginalisées. Il est dans la logique même du néolibéralisme d’exclure et cette exclusion joue son rôle dans le maintien et le renforcement des rapports d’exploitation et le rapport de force favorable au capital (de sorte qu’il y a un lien organique entre exclusion et exploitation).

     

    Le nouveau partage du monde exclut les « minorités » : indigènes, jeunes, femmes, homosexuels, gens de couleurs, immigrants, ouvriers et paysans, les majorités qui forment les sous-sols du monde se présentent pour le pouvoir comme des minorités dont on peut se passer. Le nouveau partage du monde exclut les majorités. Ce passage des minorités aux majorités renvoie à la fois aux discriminations spécifiques mais aussi au fait « que tous ceux qui ne comptent pas, tous ceux qui sont minorités au moment de parler et majorité au moment de se taire ou de supporter ».

     

    Il y a là un pari sur la possible convergence de la lutte des exclus et des minorités (bien plus ample qu’on ne le croit) revendiquant le droit à l’existence sociale qui leur est dénié, les luttes des travailleurs contre l’exploitation qu’ils subissent, la lutte de l’humanité concrète qui subit les formes d’asservissement propre au néolibéralisme prenant conscience qu’elle est menacée dans sa dignité et survie. L’humanité chez les zapatistes est vue d’en bas, celles des petits, marginaux, exclus, les pauvres et les exploites et enfin tous ceux qu’affectent plus le néolibéralisme. L’humanité est cette « patrie sans nationalité ».

     

    C’est pourquoi l’autonomie zapatiste n’est pas un simple projet local ou régional, il est à la fois soulèvement indigène en quête d’autonomie, lutte de libération nationale et rébellion pour l’humanité et contre le néolibéralisme.

     

     

    Le zapatisme n’existe pas 

     

    Le zapatiste n’est pas une nouvelle idéologie politique, ni un réchauffé des vieilles idéologies. « Le zapatisme n’est pas, n’existe pas. Il se contente de servir, comme servent les ponts, pour traverser d’un côté à l’autre ». La question de l’indéfinition revendiquée comme un droit est la vertu d’un mouvement qui se veut dans un processus permanent d’auto-transformation dans un moment historique où quelque chose de neuf commence à peine à prendre forme. Le zapatisme se présente comme un effort sans cesse recommencé et jamais achevé. Il n’est ni une doctrine achevée, ni une vérité dévoilée, mais un processus ou l’amorce d’un processus où la politique réconcilie la fin et les moyens, s’efforce de lutter humainement pour l’humanité. La promesse radicale n’est pas envisagée comme une attente ou la conviction d’obtenir un résultat particulier. Elle exprime la certitude, dans l’incertitude des combats, que certaines tentatives ont un sens, indépendamment de leurs résultats. Car « on ne peut que prévoir la lutte mais pas ses résultats » ( Gramsci ). 

     

     Par : Lotfi Chawqui

     

     


    [1] La loi révolutionnaire des femmes reconnait une série de droits fondamentaux : le droit de disposer de son corps, l’abolition des mariages arrangés ou imposés, le droit à l’avortement, le droit de décider à égalité sur toutes les taches concernant la communauté ou la lutte (la parité est ainsi respecté à tous les niveaux des lieux de décision), l’accès aux droits fondamentaux ( santé, éducation, travail, alimentation.. ) sans aucune restriction, l’interdiction de toute forme de violence physique ou morale àleur encontre etc.Les femmes ont également créé des coopératives, participent aux travaux collectifs les plus divers qui sont le ciment de leur autonomie matérielle.