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  • Les entreprises marocaines entre la prédation et les perspectives d’émancipation économique : le cas des Grandes marbreries du Sud

  • La trajectoire de la société « Grandes Marbreries du Sud » (GMS) est un cas emblématique de la prédation structurée que connait l’économie marocaine. Elle met en évidence l’intervention directe du makhzen, représenté par le ministère de l’intérieur, dans l’économie marocaine, et ce au service des intérêts des plus hauts responsables du pays. Cet exemple illustre bien certains aspects de la prédation économique : on y trouve l’expropriation des terres collectives, l’accaparement des ressources matérielles du pays et l’exploitation des ouvriers accompagnée d’une destruction de leur « capital immatériel » de savoir-faire. Cette prédation s’effectue sans la réalisation d’une accumulation technique à même de développer la productivité de l’entreprise. Ce cas montre aussi les procédés qu’utilisent les cadres du makhzen pour la maximisation des bénéfices en contournant les lois en vigueur (on peut appeler cette expertise développée par ces cadres d’« ingénierie de la magouille »). Si on se projette dans un scénario alternatif, cette expérience montre le potentiel des unités de production nationales et les perspectives d’une émancipation économique.

     

    Le ministère de l’intérieur crée une société pour fournir en marbre la mosquée Hassan II :

    Depuis les années 80, le ministère de l’intérieur est devenu l’appareil organisationnel auquel ont recours les plus hauts responsables du pays à chaque fois qu’il s’agit de mener un projet stratégique. Ses domaines d’intervention varient entre la surveillance des citoyens et la collecte d’informations les concernant, la réalisation de grands édifices comme la mosquée Hassan II ou encore la gestion de l’agence urbaine de la métropole casablancaise après la révolte de 1981. Durant le règne de Driss Basri et de ses successeurs, y compris l’actuel conseiller de Mohammed 6 Fouad Ali El Himma, le ministère de l’intérieur a accumulé une expertise en termes de collecte et d’analyse de données. Pour ce faire, le ministère s’est basé sur un système dual qui allie un réseau traditionnel composé, entre autres, de moquadems, de Choyoukhs et de Quoyades qui sont fins connaisseurs de la réalité et des contraintes du terrain, avec des systèmes d’information modernes importés de l’étranger.

    Ce savoir-faire sécuritaire, traditionnel et technologique, est déployé par le ministère de l’intérieur pour mener des initiatives à caractère politiques (l’ingénierie des élections et les techniques de découpage qui permettent de contrôler la sphère parlementaire tout en préservant une certaine façade démocratique), d’assurer des projets économico-financiers (La collecte de fonds même auprès des entreprises du secteur informel pour la construction de la mosquée Hassan II et la création d’une entreprise qui le fournit en marbre) ou encore la mise en place de programmes sociaux (l’encouragement de la création d’associations pour l’activation de l’Instance Nationale de Développement Humain - INDH).

    C’est dans cette logique que s’est inscrit le ministère de l’intérieur lorsqu’il a créé en 1987 l’entreprise « Grandes Marbreries du Sud » (GMS) pour fournir le marbre à la mosquée Hassan II. GMS voit le jour quelques années à peine après le Plan Ajustement Structurel (PAS) ce qui empêche de la constituer sous forme d’office publique. Le cadres du ministère « innovent » alors en créant une Société Anonyme (SA) de droit privé mais avec des fonctionnaires du secteur public dans ses instances dirigeantes.

     

     

    GMS : une entreprise marocaine dotée d’une forte capacité de production

    Au début des années 90, la société « Grandes Marbreries du Sud » est leader en terme de production de marbre, non seulement au Maroc mais dans toute la région d’Afrique du Nord. Ses unités de production pouvaient traiter 200 mille mètres carrés de marbre chaque année et livrer des gravures de grande qualité. La société a d’ailleurs remporté plusieurs prix et en de bons classements dans les foires internationales auxquelles elle a participé. Cela s’explique par plusieurs facteurs : le fait que le sous-sol des communes avoisinant le siège de la société soit riche en marbre et le savoir-faire de la main d’œuvre marocaine (la société employait environ un millier d’ouvriers et employés) ainsi que l’expertise technique de ses cadres.

    Grâce à sa productivité, la société GMS réalisait un important Chiffre d’Affaires. A titre d’exemple, la société prévoyait l’entrée, à partir de 1993, de recettes avoisinant les 18 milliards de centimes provenant du projet de la construction de la mosquée Hassan II. La société aurait donc pu réinvestir une grande partie de ces fonds pour augmenter sa capacité de production et embaucher de nouveaux employés. Ceci aurait également eu un retour positif sur le budget de l’Etat via les impôts que devrait verser cette entreprise et les bénéfices qu’elle devait directement verser au trésor public. Malheureusement GMS a fait faillite à cause du système de prédation économique mis en place par ses dirigeants.

    Le cas de GMS montre que plusieurs entreprises nationales ont un potentiel pour participer à un vrai décollage économique et à une juste répartition des richesses. En fait ces entreprises se trouvent devant deux choix : 1- passer d’une « force potentielle » à une réelle efficacité productive qui permet la manifestation de la créativité des techniciens et des ouvriers, ou bien 2- les comportements prédateurs, courtermistes et l’opportunisme des responsables accélèrent la faillite de l’entreprise et engendre des pertes d’emplois.

     

    Le déploiement de la prédation économique au sein de GMS :

    Durant une courte période, la société des Grandes Marbrerie du Sud a pu réaliser des bénéfices importants. La contribution de la force de travail et les techniques modernes de production ont permis de transformer les matières premières et ainsi créer de la valeur. Néanmoins, l’« accumulation par prédation » est vite devenue prédominante. Cette accumulation est le fruit d’une mentalité d’entrepreneurs de type « Bouchkara » et de directeurs opportunistes qui s’accaparent des richesses brutes sans création de valeur.

    Le système d’ « accumulation par prédation » repose sur deux mécanismes essentiels :

     

    1- La violence et les intimidations : l’expropriation des terres, souvent accompagnée de répression, peut être considérée comme un moyen important pour faire des bénéfices. En ce qui concerne la société GMS, Les tribus de Tassila ont été dépossédées de 7 hectares de leurs terres collectives pour la construction de l’usine. Ce type d’expropriation jette les habitants hors de leurs terres et brise les relations sociales et les liens économiques traditionnels entre eux. Cette dépossession offre, à la nouvelle entreprise, des carrières riches en matières premières et un lieu stratégique pour l’établissement du siège social1. Certaines entreprises pratiquent une forme de « violence d’exclusion ». Celle-ci consiste à licencier les employés qui s’opposent à la politique opportuniste et courtermiste de la direction ou à les intimider par des menaces et la mise sous surveillance (système de Tberguigue). Cette violence peut parfois atteindre son paroxysme et se transformer en agression physique lorsque la direction fait appel au service de « voyous ». Dans le cas de GMS, les ouvriers qui occupaient, avec leurs familles, les locaux de l’entreprise afin de réclamer leurs droits ont été attaqués en 2012 par 600 individus. Selon les ouvriers, les assaillants seraient des « casseurs et d’anciens criminels » au service de certains dirigeants de l’entreprise afin de casser le mouvement social.

     

    2- L’ingénierie de la magouille : plusieurs cadres de l’Etat et des entrepreneurs « bouchkaras » ont développé un ensemble de techniques et de procédés qu’on peut qualifier d’ingénierie de la « magouille ». Ceci leur a permis de tirer profit des différentes transformations qu’a connu l’environnement économique marocain. Ces acteurs ont ainsi pu bénéficier des politiques de marocanisation (1973), de libération de l’économie (années 80), et de privatisation (1993) en utilisant des combines juridiques et des techniques de managements. Dans l’exemple de GMS, un groupe de cadres du ministère de l’intérieur et leurs proches (beau-frère de Driss Basri entre autres) ont été intégrés au conseil d’administration de la société. A la différence des offices publiques, la forme juridique de Société Anonyme (SA) permet la cession d’actions à des acteurs privées. L’un des directeurs a donc pu intégrer sa société MLM dans le capital de GMS à hauteur de 18%. Une autre combine juridique pour maximiser les profits est de déposséder les ouvriers de leurs droits pécuniaires. Cela passe par la vente du fonds de commerce ou sa location à une nouvelle société (qui peut avoir une appellation semblable à l’ancienne) créée par les mêmes propriétaires de l’ancienne société ou par leurs proches. Les ouvriers sont alors appelés à signer de nouveaux contrats de travail qui annulent leur ancienneté et les droits correspondants. C’est ce que les responsables de GMS ont tenté de faire en créant la société « Nouvelles Marbreries du Sud » en 1997 avec une nouvelle équipe qui comptait dans ses rangs le gouverneur de la région d’Agadir2.

     

    La prédation économique repose également sur des techniques de management. Les directeurs peuvent ainsi réduire drastiquement les coûts (Cost-killing) pour augmenter les bénéfices même si cela se fait au détriment des ouvriers ou au dépend de l’appareil de production. Dans le cas de GMS, la société a licencié un grand nombre d’ouvriers sous prétexte de fin du projet de la mosquée Hassan II. Ses responsables ont également résilié des contrats d’assurance contre les risques et les accidents de travail, et se sont passés de plusieurs équipements de protection contre les maladies du travail, ce qui a engendré des cas de silicose chez plusieurs ouvriers.

    Parallèlement au cost-killing, les logiques prédatrices impliquent une politique de gestion des ressources humaines d’achat des allégeances. En effet, la maximisation des profits par dépossession ne passe pas uniquement par l’intimidation des « intègres » mais elle exige également de récompenser ceux qui ne divulguent pas les secrets des pratiques frauduleuses, ceux qui contribuent aux opérations de détournements de bien sociaux ou ceux qui acceptent de quitter « le bateau avant qu’il ne coule » et de se taire en contrepartie de grosses indemnités de départs. Par exemple, dans la société GMS, la direction a augmenté les salaires de plusieurs comptables, des responsables achats et des gestionnaires de stocks, tout en leur octroyant d’autres avantages. Cette générosité envers ce groupe d’employés vient du fait qu’ils occupent des postes sensibles et qui doivent donner leur feu vert pour faciliter les opérations de prédation.

    Un des ouvriers explique la politique de prédation :

     

    GMS n’a pas pu capitaliser sur ses bénéfices en les réinvestissant. L’entreprise a finalement fait faillite. Ses machines, son appareil de production et le savoir-faire technique de ses employés sont partis en fumée. Les ouvriers ont perdu leur gagne-pain et le système de prédation domine beaucoup d’entreprises contribuant au blocage économie de notre pays.

    Si on prenait maintenant de la distance par rapport à cette dure réalité et qu’on imaginait un scénario idéal ? si notre système économique était différente, quelle serait la situation de l’entreprise GMS ?

    Un scénario idéal ou pour le dire autrement : « osons une politique-fiction »

    Imagions que le Maroc a rompu avec la prédation économique après le 2ème gouvernement d’Abdellah Ibrahim, et qu’il a créé une économie nationale développementiste où le secteur public joue un rôle pivot, avec des coopératives et des sociétés privées regroupées en clusters.

    En 2014, GMS est une leader africain en matière de production de marbre. L’entreprise nationale a cherché, durant les dernières années, à diversifier ses produits et à développer une recherche appliquée en partenariat avec les universités et instituts. GMS draine des bénéfices importants pour le trésor public et paie ses impôts aussi bien au niveau national que local. Son conseil d’administration est composé de représentants du ministère de l’industrie (plutôt que par ceux du ministère de l’intérieur), des élus de la région où se situent le siège de l’entreprise et ses carrières (et non pas les walis et les gouverneurs désignés) ainsi que des représentants des ouvriers, des techniciens et des cadres de la société.

    Un commissaire aux comptes fournit les rapports financiers nécessaires au conseil d’administration et les employés bénéficient, pour leur part, des conseils des comités d’expertise économique dont ils disposent au sein de leurs syndicats. Ceci leur permet de discuter de la stratégie proposée par les représentants du ministère de l’industrie au sein du conseil d’administration de l’entreprise. La cour des comptes ou l’instance de protection des biens publics peuvent auditer l’entreprise à tout moment. GMS travaille en partenariat avec un ensemble de coopératives et de PME locales en vue d’améliorer la qualité et la quantité de la production et de développer de nouvelles opportunités d’investissement. Le conseil d’entreprise offre des activités culturelles et artistiques aux employés et adopte une politique de responsabilité sociale envers les habitants des terres expropriés, en les indemnisant et en offrant des formations aux jeunes pour les aider à intégrer des entreprises ou à créer des coopératives économiques. Le conseil d’entreprise a également adopté une politique écologique destinée aux espaces exposés à la pollution. Une partie des bénéfices est ainsi consacrée au nettoyage de ses espaces et ce, en partenariat avec les coopératives des habitants des régions où sont situées les carrières.

    Remarques : des interviews avec d’anciens employés de GMS ainsi qu’un travail de documentation a permis de produire cet article.

     

    Traduit de l’arabe par Youness Bensaid.

    1 A noter que l’Etat peut aussi prendre, par la force, une terre ou un sous-sol du domaine public comme les carrières de sable et les offrir à des entités privées pour les exploiter : lire par exemple cette enquête sur certains bénéficiaires de la rente des sables.

    2 Cette entreprise nouvelle créée a loué le fonds de commerce mais les ouvriers ont refusé de signer de nouveaux contrats.