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  • Observations autour du Hirak n’Rif ⵃⵉⵔⴰⴽ ⵏ ⵔⵔⵉⴼ - 6

  • Nous poursuivons la publication des observations qui sont produites par Hamza Esmili et Montasser Sakhi (voir les premiersecond, troisième, quatrième et cinquième compte-rendus) qui font suite à leur immersion dans les territoires des Ayth Ouryaghel (ⴰⵢⵜ ⵡⵔⵢⴰⵖⵍ) et Ibqquyen (ⵉⴱⵇⵇⵓⵢⵏ) auprès des jeunes militants du Hirak à la fois à El Hoceima (ⵍⵃⵓⵙⴰⵢⵎⴰ) et à Imzouren (ⵉⵎⵣⵓⵔⵏ). Ce passage illustre, entre autres, l’importance des solidarités tribales et du dépassement des anciennes divisions dans le renforcement du Hirak.

     

    L’équipe de travail de taharouryat (ⵜⵉⴷⵔⴼⴰⵢ)

     

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    Le Hirak dans le Rif : la réactivation de solidarités anciennes

     

    Nuit du 7 Juillet – Soirée du 8 Juillet et 11 juillet (Entretien avec A. - Entretien avec N.)

     

    Le Hirak, une expérience totale

     

     Pour la première fois depuis notre arrivée dans le Rif, nous quittons Al Hoceïma, en direction d’Imzouren à une vingtaine de kilomètres de là. Rendez-vous y est pris avec A., jeune militant du Hirak et serveur dans un café de la ville. Dès notre arrivée, A. nous conduit à un minuscule snack pour nous y faire préparer les sandwichs que nous mangerons une fois arrivés à son café : "j’ai débrouillé le repas à mes amis, je peux bien le faire pour vous aussi, non ?!".

     Nous commençons l’entretien tard la nuit, après son service,à ce même café où il travaille. Bien que l’endroit soit pratiquement désert à cette heure avancée, nous disposons notre attirail d’enquête (cahiers, stylos et dictaphone) en marge de l’imposante terrasse qui donne sur la route joignant Imzouren à Al Hoceïma, à l’abri d’éventuels regards inquisiteurs. Le moment est important pour nous à plusieurs égards : en plus d’être le premier entretien mené avec un participant au Hirak hors Al Hoceïma, A. est également la première personne que nous rencontrons qui ne soit passée par l’université - que l’on sait être un important lieu de formation militante au Maroc. Son point de vue offre ainsi un double décentrement du regard pour l’appréhension du Hirak.

     C’est par le biais de Mortada que nous avons eu le contact d’A., ce qui explique certains positionnements politiques communs au sein du Hirak et qui transparaissent alors au cours de l’entretien. Nous l’avons ainsi précédemment évoqué, Mortada, A. et d’autres étaient les tenants d’une ligne organisationnelle (c’est à dire visant à organiser formellement le mouvement) in fine mise en échec. Ce point revient épisodiquement au cours de l’entretien, notamment lorsque A. évoque ses rapports avec Nasser :

     

    A.  : Et on était un peu des opposants à Nasser. Pas vraiment des opposants mais on était parfois pas d’accord, dès qu’il y avait une décision qui ne nous plaisait pas, on le critiquait, en privé ou par téléphone. Notre critique visait à être constructive bien sûr, avec comme seul but la réussite de ce mouvement.

     

     Mais si la structuration politique interne au mouvement social intéresse le sociologue, elle ne suffit pas à approcher la réalité d’une série d’évènements inscrits dans un temps et un espace tous deux particuliers. L’outil sociologique que nous défendons ici consiste alors précisément en la mise en lumière de l’ensemble de l’expérience politique du Hirak, c’est-à-dire des solidarités qui s’articulent au sein de l’espace social où il prend place, le Rif, des discours qui s’y forment ainsi que des ressources culturelles et symboliques dont ils procèdent.

     C’est donc contre la force des récits institutionnels que la restitution de la parole des participants au mouvement fait office de contre-histoire. Face à la concurrence des représentations, de la propagande étatique la plus directe à celle, plus subtile, fondée sur la sélection faussement neutre des revendications légitimes (autrement dit légitimes aux yeux d’un pouvoir d’État), mais également au-devant des traductions situées et opérées dans les champs militant et partisan, c’est-à-dire liées aux intérêts organisés d’acteurs interdépendants les uns des autres, il s’agit de redonner à la contestation le droit à son propre discours. Dans ce cadre, les sens vécus par les participants de cette série d’évènements qu’est le Hirak (et avant elle, de la réalité de la région) sont seuls à même de révéler la portée politique du mouvement, c’est à dire ce qu’il fait à la société dans laquelle il prend place.

     Aussi, c’est dans l’objectif de donner à l’expérience du Hirak toute sa portée subjective et collective que nous chercherons, tout au long de l’entretien, à recueillir, en rifain (tarifit ⵜⴰⵔⵉⴼⵉⵜ), les mots qui semblent centraux à A. (une démarche que nous aurons à chacune de nos interactions avec les participants au Hirak). Non une simple coquetterie d’arabophones découvrant une société qui ne l’est pas (ou en tout cas, pas seulement), elle relève de la volonté d’être au plus près du sens que donnent les agents au cours des évènements auxquels ils participent. Par ailleurs, la démarche rééquilibre la relation hiérarchique pouvant s’établir entre sociologues et enquêtés du fait de la disparité de capital scolaire, tout en favorisant la (re)constitution d’un discours par l’enquêté : il s’agit alors de conduire tout en long de l’entretien un effort collectif de réflexivité partagée.

     

    A. : (...) On a trois lignes rouges nous : la femme (tameghart ⵜⴰⵎⵖⴰⵔⵜ), la terre (tamourt ⵜⴰⵎⵓⵔⵜ), le droit (tasseghart ⵜⴰⵙⵖⴰⵔⵜ). Trois constantes de n’importe quel rifain pour lesquelles il est prêt à mourir.

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    (Il les écrit sur le cahier.)

    Ce sont les constantes de n’importe quel rifain pour lesquelles il est intransigeant.

    Le rifain a la tête dur. Dernièrement, ceux qui sont allés dans d’autres sociétés, ils se sont adoucis. Mais ceux qui sont restés ici, il a la tête dure.. dure (rires). Il ne transige pas, franchement ! (rires)

    (...)

    Montassir : quand tu dis tasseghart (ⵜⴰⵙⵖⴰⵔⵜ), qu’est ce que tu veux dire ?

    A. : C’est mon droit légitime, mon droit au logement, tout ce que je ne peux pas négocier !

    Hamza : ce n’est pas la dignité ?

    A. : non, la dignité... si, la dignité c’est dedans. Mais la dignité... (il hésite, cherche le terme)... Nous on dit amedrour, c’est-à-dire celui qui vit dans l’indignité et qui l’accepte. L’autre est celui qui ne l’accepte pas (cherche le terme, ne le trouve pas).

     

    Cet effort de réflexivité amené par la situation d’entretien est moins un temps d’élaboration du discours que celui de sa mise en forme. Autrement dit, l’interaction permet de mettre en mots une vérité déjà existante, celle de la réalité de la domination et de sa contestation. C’est ainsi qu’à rebours des analyses « politologiques », développementalistes et économicistes, A. propose de considérer que la conscience fondamentale de la marginalité est politique, c’est-à-dire construite dans le cadre d’un système politique global fondé sur la hiérarchisation :

     

    1. A.  : Tout cela est le produit de politiques publiques méthodiques appliquées à la région. Ils nous doivent soixante ans de développement, soixante ans de marginalisation ! Ils nous doivent soixante ans de développement, comment ils vont faire pour payer leur dette ?

    Enfin,la force et la profondeur du Hirak se donnent ainsi d’abord à voir dans la connaissance minutieuse qu’en ont les participants au mouvement : au cours de l’entretien avec A., nous ne cesserons pas d’être étonnés par la profusion des dates, des noms, des lieux etc., le tout participant ainsi à la démonstration de la centralité du Hirak dans l’existence d’A. Ce dernier l’évoque lui-même à l’heure d’expliciter son rapport à l’émigration : auparavant (c’est-à-dire avant le Hirak) souhaitée et désormais rejetée.

     

    1. A.  : Mais maintenant, je ne partirai plus, j’ai changé d’avis. Je suis marié, ma femme est en Belgique, elle fait les démarches pour que j’obtienne les papiers, mais je ne veux pas partir.

     

    Reconquérir le savoir

     

    N., le second des entretiens que nous présentons ici,est photographe professionnel au sein d’un quartier populaire de la ville de Al Hoceïma. Nous le rencontrons le lendemain de l’entretien avec A., à son studio, au milieu d’une journée où nous avons conduit deux autres entretiens que nous publierons par la suite. Également sans diplôme universitaire, il participe depuis plusieurs années aux activités d’une association "pour la mémoire du Rif", ce qui l’a doté d’une excellente connaissance de l’histoire et de la géographie de la région (il nous donnera ainsi plusieurs références académiques pour approfondir notre travail).

    Dans le contexte où nous le rencontrons, l’engagement mémoriel de N., vieux de plusieurs années, est justifié a posteriori par l’irruption du Hirak dans son existence, ce qui conduit ainsi au réinvestissement au sein du mouvement des ressources symboliques patiemment constituées :

     

           N. : Si tu regardes les choses sous l’angle tribal, alors il faut savoir que c’est le Hirak non du Rif mais de la région d’Al Hoceïma. Et quand tu regardes de plus près, c’est seulement les Ayth Ouryaghel (ⴰⵢⵜ ⵡⵔⵢⴰⵖⵍ). Mais en réalité, cela correspond à une division ancienne, dès les évènements depuis un peu avant le colonialisme. Les Ayth Ouryaghel (ⴰⵢⵜ ⵡⵔⵢⴰⵖⵍ) ont toujours été dévolus à la résistance.

         Par exemple, à Nador, les tribus là-bas sont plutôt des tribus commerçantes, tout à fait pacifiées. Par exemple, la plus importante, Kaliya est principalement connue pour son commerce avec Melilia, ils ne veulent pas de troubles.

        Ayth Ouryaghel (ⴰⵢⵜ ⵡⵔⵢⴰⵖⵍ), c’est l’inverse, toujours à l’avant des résistances. En 1958-1959, les évènements étaient chez les Ayth Ouryaghel (ⴰⵢⵜ ⵡⵔⵢⴰⵖⵍ) : le leader, Haj Sellam Ameziane, en était, comme Abdelkrim, comme Nasser.

         Mais cette tribu, si elle est celle qui résiste, prend sa source dans tout le Rif, et le Rif dans tout le Maroc. Al Hoceïma est une petite ville, à l’économie la plus faible, mais elle fait trembler le Régime, et en montre la réalité la plus nue.

     

    Mais le processus de formation d’un savoir propre au Hirak et à la société qui l’a vu naître est également palpable à l’échelle de la ville : nos observations à Al Hoceïma font ainsi état de la présence accrue sur la devanture des librairies des ouvrages autour d’Abdelkrim, de la guerre du Rif ou de la répression de 1958-1959. De même, dans les kiosques à journaux, les numéros de la presse nationale traitant du Hirak, du Rif ou de sa mémoire sont conservés, aussi anciens soient-ils.

    Ainsi, au-delà de l’aspect directement revendicatif, le discours à l’œuvre au sein du Hirak est celui qui permet la mobilisation unanime d’un espace social. Au fur et à mesure de nos entretiens, nous verrons que cet unanimisme du Hirak est traduit autant qu’il est rendu possible par la grammaire morale (akhlaq ⴰⵅⵍⴰⵇ) et le réinvestissement de formes religieuses (Islam populaire) et culturelles (amazighité et mémoire du Rif) qui en imprègnent le discours ; trouvant sa forme la plus aboutie dans la figure de Nasser Zefzafi, notamment lorsque sera mise en suspens la tenue d’assemblées générales (que nous pouvons dater au mois de janvier 2017).

     

          N. : Le discours que nous avons dans le Hirak, s’il n’était pas issu du langage symbolique et historique des gens, le Hirak n’aurait même pas existé. Tu ne peux pas venir avec le discours du marxisme ou de l’orientalisme. Quand on était jeune, on était solidaire de la Palestine, de Gaza, de la Lybie etc., quand la gauche était hégémonique. Mais même à ce moment-là, nous avions cette inclination pour le Rif. Les anciens ne parlent que du colonialisme, de 58-59 etc.

          C’est d’ailleurs le problème : ma génération n’a pas connu 58-59 mais ça nous a marqué, et négativement. Quand on était jeune, on disait que c’était celui qui parlait arabe qui nous avait attaqué, nous qui parlions rifain. Quand tu es jeune, tu as une lecture binaire, entre ighabiyen (ceux qui parlent arabe) et nous. Fut un temps où nous avions un peu honte du rifain, aujourd’hui c’est l’inverse, le Hirak est grâce à ce capital, l’amour pour une région et pour une terre. Et dans le Rif, nous nous unissons vite. Même s’il y a la guerre entre nous, nous nous réunissons en une seconde.

     

    Le discours constitué au cours de l’expérience politique du Hirak est ainsi celui qui permet la formation ou la réactivation de liens sociaux qui permettent en retour la mobilisation, plusieurs participants au Hirak nous diront ainsi que "ce n’est que la seconde fois de l’histoire du Rif que les tribus s’unissent, la première étant sous Moulay Mohand que Dieu le bénisse". C’est donc à ce dernier point qu’il s’agit de porter le regard, à la résurgence de solidarités anciennes au sein du Hirak.

     

    Reconstruire des solidarités :

     

    S’il semble évident à chacun de nos interlocuteurs que le centre géographique du Hirak se trouve à Al Hoceïma, cette structuration de l’espace s’accompagne de la reconstruction de liens territoriaux à d’autres régions et villes du Rif, selon la cartographie des protestations qui se déclenchent dans le cadre du Hirak (et parfois avant, comme pour le cas de la contestation à Telarouak, antérieure au décès de Mohsine Fikri).

    De fait, à l’échelle régionale, l’absence relative de centralisation politique du mouvement permet ainsi des formes de mobilisations autonomes les unes des autres. Des causes locales, liées par exemple à des expropriations foncières (c’est notamment le cas à Telarouak), se greffent ainsi au Hirak, et la relationentre les revendications de différents types est alors assurée par la visite des figures du mouvement, Nasser en tête, à ces protestations. La solidarité régionale est ainsi assurée par les mêmes liens symboliques que ceux aperçusdans la pratique du chen-ten (ⵛⵛⵏ-ⵟⵟⵏ : le serment prêté en début de chaque protestation par l’ensemble des manifestants etl’incarnation du Hirak dans des figures charismatiques qui assurent physiquement et symboliquement le lien entre les protestations. En retour, dans une région soumise à militarisation historique et où l’espace lui-même est marqué du sceau des répressions passées,le lien construit entre différentes causes locales au sein du Hirak dessine un rapport nouveau à la territorialité, Les manifestations locales sont ainsi l’occasion de « pèlerinages » (le terme hajj n’est ainsi pas anodin) des participants qui affluent en procession, le trajet devenant lui-même un moment de la contestation.

     

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          A. : On ne reconnaissait plus ce qui était Imzouren, ou Al Hoceïma… Tout le Rif, tout le Maroc pour nous c’était pareil. Si le Hirak appelait à une mobilisation à Al Hoceïma, nous partions tous en pèlerinage à Al Hoceïma. Si le Hirak avait une station à Imzouren, on allait tous à Imzouren. À Ladaouar, nous allions à Ladouar. A Temsaman… partout nous allions.

     

          A. : Moi, avec d’autres amis d’Imzouren, on s’est mis à porter des slogans sur la place quand la police est arrivée. On a été encerclés d’un côté, du coup on est passé par un autre, et on s’est dégagés vers la route. Au bout d’un moment, ils nous ont coupés la route, et ils ont voulu nous réprimer. On s’est enfuis, jusqu’à l’aéroport Charif Al Idrissi (situé entre Imzouren et Al Hoceïma), où nous attendait la Gendarmerie.

          Certains jeunes sont alors sortis de la route, par des voies de piste, parce que l’encerclement se fait par la route, ils ne peuvent pas maitriser tout le territoire, encore moins les régions rurales.

          On a fini par arriver au centre de Boukidare. Le Makhzen, ce jour-là, avait l’ordre que personne n’entre à Al Hoceïma. Au même moment, il y avait des arrestations et de la répression à Al Hoceïma. Il mettait des obstacles pour que ne réussisse pas la manifestation de Al Hoceïma et nous mettait alors tous en résidence surveillée, les gens d’Imzouren à Imzouren, et ainsi de suite.

         Les forces de l’ordre sont ainsi intervenues, lorsque nous étions dans le centre de Boukidare. On était organisé, dans une place publique, lorsqu’ils ont commencé à matraquer. Personne ne s’y attendait, nous nous prenions des coups alors que nous avions rien fait. Qui peut accepter de voir sa tête en sang pour rien ? Automatiquement, tu vas répondre et frapper en retour. Si tu ne fais rien... Bref, il y a eu une confrontation qui a fini en désordre absolu, les forces de l’ordre étaient elles-mêmes bloquées.

     

    Similairement, si le Hirak reconstruit des liens spatiaux mis à mal par la gestion territoriale d’État, le mouvement est également un point de réactivation de solidarités anciennes, au premier chef desquelles celles fondées sur le tribalisme. Car si cette dernière forme d’organisation collective est loin d’être déterminante dans la structuration sociale actuelle de la région, en grande partie urbanisée et modernisée, le sentiment d’appartenance à une communauté fondée sur les liens de la famille élargie médiatise en partie l’engagement dans le mouvement. Il est ainsi paradoxal de constater que c’est précisément au moment où l’union de la société rifaine est relativement parachevée dans le Hirak que réapparaissent les solidarités tribales. Mais ce paradoxe n’est en réalité qu’apparent : si les tribus ne déterminent plus la réalité de la société rifaine, l’unanimisme du mouvement transite justement par la célébration de ces liens anciens et profonds.

        A. : Il faut que tu comprennes qu’Imzouren, ce n’est pas comme Al Hoceïma, Imzouren c’est les plus durs, les plus intransigeants. Ce sont les tribus Ayth Ouryaghel (ⴰⵢⵜ ⵡⵔⵢⴰⵖⵍ), Ibqquyen (ⵉⴱⵇⵇⵓⵢⵏ), Tamsaman (ⵜⴰⵎⵙⴰⵎⴰⵏ), Ait Ouzine (ⴰⵢⵜ ⵓⵣⵣⵉⵏ), Igzenain (ⵉⴳⵣⵏⴰⵢⵏ), tous sont présents ici. Mais plus de la moitié sont de Ayth Ouryaghel (ⴰⵢⵜ ⵡⵔⵢⴰⵖⵍ), connus pour leur intransigeance. Touri, Touri, on prend feu.

     

        N. : Bien sûr, l’appartenance tribale n’est plus aussi déterminante qu’elle l’a jadis été. Il n’y a plus pour chaque tribu des amghar ou des aînés, il n’y plus tout ça. Mais, quelque part, il reste quelque chose, pour les Ayth Ouryaghel (ⴰⵢⵜ ⵡⵔⵢⴰⵖⵍ) par exemple, qui ont eu un rôle historique important dans la région à travers la lutte contre le colonialisme ou à travers la protection des places, mais également à travers la relation aux autres tribus du Rif.

          Aujourd’hui, on ne peut plus parler de conflits tribaux, tout ce qu’il reste est une influence. Si l’on revient à l’histoire, la plus importante des tribus est celle des Ibqquyen (ⵉⴱⵇⵇⵓⵢⵏ), qui est présente du Rif à l’Algérie. A l’inverse, Ayth Ouryaghel (ⴰⵢⵜ ⵡⵔⵢⴰⵖⵍ) était la plus petite des tribus, mais le territoire qui était le leur, dans les montagnes, vers Chkram et les alentours, sa difficulté, son isolation, a fait que les gens y étaient intransigeants, plus durs.

     

    La résurgence des solidarités tribales, à un moment de l’histoire rifaine où elles ne constituent plus le principal système de classement des agents sociaux, permet ainsi de mobiliser par-delà les formes de hiérarchisation objectives, au premier chef desquelles les appartenances fondées sur la position dans le mode de production de la valeur. Car la revendication à un mouvement transclasse ne constitue pas seulement un rejet des schèmes traditionnels de politisation contestataire, elle revêt un potentiel critique radical d’une société faisant face aux mécanismes de classification modernes. Si l’appartenance tribale ou régionale relèvent essentiellement de représentations collectives, elles constituent pour autant de puissantes remises en cause du pouvoir symbolique d’État qui fonde les systèmes légitimes de hiérarchisation en vigueur.

     

         A.  : Les pêcheurs, les artisans, les commerçants, les taxis, les fonctionnaires, les professeurs, les administratifs, les employés de banque, tout le monde a participé.

        Le Hirak, c’est comme un devoir. Tu as faim, il faut que tu manges. T’entends un appel à manifester à Al Hoceïma par exemple, il faut que tu participes !

     

         A. : Parce que Nasser il a quelque chose de rare ici dans le Rif, discours. Dans les mouvements précédents, il y avait déjà qui mettaient leur main là (il met une main sur la taille l’autre en direction de l’horizon) : "les sociétés impérialistes, les classes laborieuses", tous ces termes de l’université. Mais le peuple ne comprenait pas. Nasser a pris sur lui d’élaborer un nouveau discours, qui soit compréhensible pour tous, et que tous puissent s’y voir, du bourgeois, au pauvre aux classes moyennes. Ce Hirak, si ça avait juste les classes laborieuses, ça aurait échoué. Dans les expériences militantes, il ne faut surtout pas séparer les classes laborieuses des classes moyennes, sinon ça ne marche pas. Ici, à Imzouren, tu peux trouver un bourgeois qui a des milliards de projets, il ferme ses boutiques et va participer au mouvement. Il ne gagne absolument rien au Hirak, mais ici on a encore cet esprit d’unité. Nous disons en rifain TAMOUNIT (ⵜⴰⵎⵓⵏⵉⵜ) ou AMOUNI (ⴰⵎⵓⵏⵉ), c’est à dire l’unité. Nous nous ressentons encore comme un tout.

     

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    La résurgence de solidarités anciennes constituela texture du tissu collectif s’incarnant dans la figure de Nasser (à laquelle il s’agira de revenir de manière plus approfondie), tour à tour décrit comme l’amghar du Rif (ⴰⵎⵖⴰⵔ ⵏ ⴰⵔⵔⵉⴼ) ou son « juste saint » (waliy salih ⵡⴰⵍⵉⵢ ⵙⴰⵍⵉⵃ). Elle est également celle qui explique, aux côtés des formes de réinvestissement de ressources religieuses populaires, la parfaite superposition du Hirak à l’espace social (le Rif) qui l’a vu naître. Aussi fantasmée soit-elle, la présentation du mouvement comme un moment d’exception où sont transcendées les figures objectives de hiérarchisation du monde social participe à la construction du discours autour du Hirak sacré et béni (hirak moubarak mouqaddas ⵃⵉⵔⴰⴽ ⵎⵓⴱⴰⵔⴰⴽ ⵎⵓⵇⴰⴷⴷⴰⵙ). Plus avant, nous faisons l’hypothèse que c’est justement la réactivation de structures communautaires et symboliques indépendantes des pouvoirs d’État qui expliquent, au moins en partie, l’intense répression s’étant abattue sur le mouvement.

     

     

    Annexe 1 : Entretien avec A.

     

    Entretien avec A. - Imzouren, nuit du 7 au 8 Juillet 2017

     

    A. : Les gens qui sortaient, c’était comme si c’était une famille ou une tribu. Tu sortais, tu le faisais sérieusement. On ne reconnaissait plus ce qui était Imzouren, ou Al Hoceïma… Tout le Rif, tout le Maroc pour nous c’était pareil. Si le Hirak appelait à une mobilisation à Al Hoceïma, nous partions tous en pèlerinage à Al Hoceïma. Si le Hirak avait une station à Imzouren, on allait tous à Imzouren. À Ladaouar, nous allions à Ladouar. A Temsaman… partout nous allions.

    Moi mon commencement, c’était avec le Hirak. Quand Mohsine Fikri est mort, je suis sorti à ce moment. Quand il est mort, le lendemain nous sommes partis à ses obsèques, nous sommes allés à A Hoceïma, nous avons commencé une manifestation là-bas, suivie d’un grand rassemblement sur la place des Martyrs. Nous avons entonné les slogans et le frèreNasser a alors appelé à parler quelques militants qui ont invité à une réunion générale.

    En début, je n’avais pas les données, et j’étais un peu occupé. Je voulais sortir à l’étranger.. (rires) C’était avant le Hirak, j’étais préoccupé par quelques visas, mais je n’en ai rien eu. Je suis alors parti à Tanger, avec l’argent…

     

    Montassir : pour que tu ailles en patera  ?

     

    A. : Oui, patera, celle de tourisme tu vois. Un petit yacht, où partent quatre ou cinq jeunes. Le problème c’est la crise, le gel de l’activité le chômage, pas de travail, tout ça ne marchait pas. Pour un jeune qui a de l’ambition, il ne peut pas penser à l’avenir c’est que le brouillard. Avant le Hirak, nous sommes arrivés à une catastrophe ici, douze cas de suicide, ce qui n’est jamais arrivé dans le Rif. Douze cas de suicide avant le Hirak, parmi eux, deux sœurs qui se sont pendues.

    Seulement une semaine après, il y a eu la catastrophe de Mohsin Fikri. Par exemple, Mohsin Fikri, je ne pense pas qu’il sera effacé de l’Histoire. Parce qu’il est un martyr, on peut dire que c’est un martyr parce que dans les sociétés rurales et les peuples ruraux, nous sacralisons le martyr. Dans un autre système, on dirait un héros. Parce qu’il a refusé la voie qui lui était imposé. Pas comme ils disent dans leurs médias, qu’il s’est jeté lui-même, non ! La marchandise était dans la voiture et il était assis. Mon bien, si vous devez me le prendre emmenez-le à une maison de bienfaisance, ne le broyez pas dans les ordures. Ou alors broyez-moi en premier, avant mon bien. Il avait une autre possibilité, il aurait pu abandonner son bien, revenir le lendemain pour autre chose, matériellement il était bien ! Il avait du capital... Son frère m’a dit que c’était un piège cette histoire, qu’ils l’avaient eu. Parce que Mohsine Fikri était quelqu’un de très droit, il refusait la corruption (code d’honneur contre la corruption), du coup au port, ils cherchaient toujours à lui créer des problèmes, ils cherchaient l’erreur ou un prétexte pour l’atteindre. Combien de fois, ils lui avaient pris la voiture en saisie. Et quand il est sorti du port, un coup de téléphone est parti pour avertir que Mohsine s’était fait avoir. Ils l’ont arrêté devant le tribunal de la ville, ils ont amené le camion-benne à ordures, ils ont tout de suite saisi la marchandise, sans la soumettre au contrôle sanitaire, sans voir si la marchandise était bonne ou pas etc. Ils ont voulu détruire la marchandise dans une place publique, en contrevenant ainsi à toutes les procédures légales.

    C’est ce qui a amené Mohsine Fikri à protester pour son bien, pour son droit. C’est donc pour cela que nous disons que le nom de Mohsine Fikri ne serait pas effacé, qu’il resterait un martyr de la hogra. Dans l’histoire du Maroc.

    A partir de là, il y a des réactions, de la solidarité, en dehors du Maroc, en dedans dans les villes de notre pays que l’on salue, à la suite de cette catastrophe du broyage du martyr Mohsine Fikri. C’est donc de là que vient la vague de solidarité, avec des manifestations, des formes protestataires, jusqu’à arriver à faire un comité de (relations aux) médias et communication. C’était pendant une assemblée générale que ça a été proposé, le 12 novembre 2016, dans laquelle était Nasser Zefzafi, Nabil Ahamjik, Mohamed Asrahi, Redouane Aswik et Mohamed El Mejaoui. Quatre sont en prison, le seul qui ne le soit pas est Redwane Aswik, qui est à Bilbao. Lui il était à l’étranger avant que n’arrive la vague des arrestations.

    C’es ce comité qui s’est constitué pour faire arriver toute décision de l’assemblée générale à l’opinion publique. Ont commencé alors les formes protestataires, les stations de la protestation. On a alors tous vu qu’il y avait une forte réceptivité, pourquoi ? Parce que tous ont eu l’information.

    Quand je te dis que nous avions eu douze cas de suicide, ce qui n’arrivait jamais chez nous, on est une région très conservatrice tu sais ?

    De par l’histoire, et son emplacement géographique, Imzouren c’est tout el Rif : toutes les tribus y sont représentées, Ayth Ouryaghel (ⴰⵢⵜ ⵡⵔⵢⴰⵖⵍ), toutes sont là. Alors que par exemple à Al Hoceïma, c’est surtout Bikoua par exemple, mais ici à Imzouren, toutes les tribus sont possibles. Quand on revient à l’histoire, la première réunion de la République du Rif s’est faite ici, à Imzouren. La première fois que se sont retrouvées toutes les tribus du Rif à l’appel de Moulay Mohand, c’était ici à Imzouren. Pareil, la chute de Bouhmara, dans la bataille de Abou Salama, c’était entre Beni Bouayach et Imzouren, dans une région qui s’appelle Abou Salama, c’est là-bas qu’est tombé Bouhmara. Imzouren a une grande histoire, elle a donné des résistants et des martyrs. Said Oufarid, en 1984, dans l’intifada de Nador.

    Il y a aussi les cinq martyrs du 20 Février, Kamal Hassan a été tué, un ancien diplômé chômeur.

     

    Montassir : les cinq martyrs de Al Hoceïma, il y en a qui venaient de Imzouren ?

     

    A. : non. Il y en a un qui a habité un peu ici, c’était mon ami, Imad, que Dieu le tienne en sa miséricorde. Je le connaissais bien, un garçon d’une grande gentillesse (émotion). Très travailleur, il faisait vivre sa famille, sans jamais s’occuper de ce qui ne le regardait pas. Il y a des vidéos où son père dit qu’il est sorti de la maison à 9h (ce qui contredit la version officielle). Un autre, Wassim Boustati, qui est actuellement détenu à Casablanca à Oukacha, son ami, et qui était aussi détenu au 20 Février, a vu Imad au commissariat et il a fait une déclaration en ce sens, où il témoignait l’y avoir vu, vivant. Parce que le jour du 20 février, il y a eu à Al Hoceïma une sorte de piège, une embuscade. On est rentrés à Imzouren le 21, et il y a eu du grabuge ici. On ne savait pas encore pour le décès des cinq à Al Hoceïma, ou qu’ils ont été brûlés les martyrs. Le matin du 21, on a appris la nouvelle de la mort des cinq martyrs, et aussi qu’il y avait trois détenus d’Imzouren, dont l’un est l’ami dont je t’ai parlé. Lui était issu du mouvement lycéen de Moulay Ismaïl. Ils ont arrêté la route, on a fait un barrage sur la route de Bouayach, le pacha est venu pour négocier et on a réussi à obtenir le retour des détenus. Les forces de l’ordre se sont retirées, et nous de même, lorsque qu’eurent lieu quelques accrochages, qui a fini donner une grande confrontation du minuit à 4h du matin. Plus de 146 détenus, cette nuit du 21 au 22.

     

    Montassir  : après la nouvelle du décès ?

     

    A. : oui, et après la nouvelle aussi de l’arrestation de trois personnes, Mohamed Azerkane, Wassim Boustati et Mohamed Meggouh qui ont tous trois été arrêtés le 20 Février à Al Hoceïma. Moi j’étais présent au 20 Février, dès qu’on est arrivés à Al Hoceïma, on s’est retrouvé dans une grande manifestation. Mais quand on est entrés dans la ville, il y avait des gens qui cassaient tout sur le passage. On a pas compris pourquoi ils faisaient ça, nous on était passé par plusieurs communes de Imzouren à Al Hoceïma, Ajdir, le centre de Boukidane, pourquoi n’avons-nous rien fait de tout cela ? Tout ça était un piège et nous étions encore des débutants à 100%. Alors nous avons appris de tout cela et ce Hirak a appris du 20 Février. Le 20 Février était une école pour nous.

    Dans ce Hirak, nous avons revendiqués notre pacifisme. Ici à Imzouren et ses environs, c’est là que se trouvent les rifains les plus authentiques, des gens qui ne peuvent pas s’entendre avec le Makhzen, pas de dialogue, que la pierre entre nous ! Ce Hirak, grâce à des activistes comme Nasser Zefzafi ont enlevé la pierre : quand tu vois des gens de Imzouren près d’un policier sans que rien ne se passe, sache que c’est un Hirak sacré.

    On alors pris des initiatives, ici à Imzouren, où tous les courants se trouvent, les salafis, le kourass, les courants estudiantins, certains manipulés et d’autres de bonne foi qui montrent leur orientation dès le départ. Et on est arrivés à ce que tous ces courants se fondent dans le Hirak, on faisait des réunions ici, avec le frère Nasser et le comité médias et communication, puis on a participé à la mobilisation pour les quarante jours du martyr Mohsine Fikri. On est ainsi allé à pratiquement tous les coins ruraux, tout en étant au comité logistique des quarante jours, qui était très réussie, et pour laquelle les gens sont venus de tous les coins du Maroc, le 10 décembre.

     

    Hamza  : le jour des droits de l’Homme ?

     

    A. : oui, le jour des droits de l’Homme. En fait, les quarante jours tombaient le 6, mais on a allongé pour que ça tombe le jour des droits de l’Homme. A partir de là a commencé mon activité : j’ai rencontré de nouvelles personnes, des activistes, on a commencé à communiquer, à se voir toujours, à discuter de l’actualité, à s’appeler. On est arrivé à la décision de créer la page de Awar Tv, que Mortada gérait au départ. Le 5 janvier, nous avons organisé un rassemblement, après que l’Etat ait cherché à organiser une exposition sur la place des martyrs. Ce que l’Etat n’avait jamais fait jusque-là, mais ils avaient décidé ce jour là de le faire. Cet instant Nasser est venu, de son propre chef, en dehors de la délibération des camarades, mais c’était une bonne chose, que Dieu lui vienne en aide ! C’était dans le bon sens, pour que soient réalisées nos demandes, que soient jugés les vrais coupables de la mort de Mohsine Fikri et non seulement les boucs-émissaires de Pizzorno ou le chauffeur ou son ami etc. Mais oui, c’est vrai que c’est possible que ce soit son ami qui l’ait tué sans faire exprès, mais la raison qui l’a mené là-bas, c’est quoi ? La raison, ce poisson il vient d’où ? Du port, quand en est-il sorti ? Où sont les responsables chargés de la prévention ?

    Le 5 janvier, à 11h30, j’étais à Al Hoceïma. La place des Martyrs était pleine de monde, avec une grande présence policière. Nous allions et venions, Nasser prenait la parole, un rassemblement ponctuel. A minuit, minuit et demie, les forces de l’ordre ont cherché à intervenir. On s’est tous mis à terre à ce moment, et il y a eu débat. Les amis disaient qu’il fallait confronter la police mais Nasser a dit qu’il valait mieux s’arrêter chez soi et rentrer chez soi sans qu’il y ait des confrontations. Certains sont quand même restés jusqu’à ce que, sans crier gare, les forces de l’ordre interviennent. Il y a eu des blessés, une barre de fer a été brisée, des gens ont été arrêtés et relâchés plus tard.

    Moi je devais rentrer à Imzouren. Un ami en voiture m’a amené à Imzouren, et nous avons à notre arrivée commencer une forme protestataire en relation avec ce qui se passait à l’instant même à Al Hoceïma.

    Le lendemain, on s’est retrouvé avec les amis. On faisait souvent des réunions de liaison sur la place des Martyrs, où on organisait des débats diffusés sur notre chaîne Awar TV. On a accueilli Ahmed Mourabit, un camarade de Moulay Mohand qu’il a connu de son vivant, on a ainsi eu plein de personnalités. Nasser aussi, il est venu souvent débattre. On débattait vraiment, des dossiers tout à sérieux et rigoureux, avec 1000 à 1200 suiveurs. On a fait aussi une émission "In3ikass a soura" où on invitait deux personnes d’orientations opposées et on essayait de les rapprocher. C’était avant même qu’il y ait Araghi TV, il y avait que Rif24, RifSat et Awar Tv. On a commencé à avoir des groupes sur Whatsapp, sur Messenger, on était toujours en contact, dès qu’il y avait une actualité. Et on était, un peu, des opposants à Nasser. Pas vraiment des opposants mais on était parfois on était pas d’accord, dès qu’il y avait une décision qui ne nous plaisait pas, on le critiquait, en privé ou par téléphone. Notre critique visait à être constructive bien sûr, avec comme seul but la réussite de ce mouvement.

     

    Montassir : quand tu dis Nasser, il représentait quoi à ce moment ?

     

    Hamza : est-ce qu’il y avait un groupe avec lui ? C’était déjà le leader à ce moment-là ?

     

    A. : Pour moi Nasser, c’est un symbole. C’est la bonne personne, au bon endroit, avec le bon discours. Mohsine Fikri a été broyé, il nous faut Nasser. Nasser est venu.

     

    Montassir : c’est à dire qu’avant même la mort de Mohsine Fikri, il y avait Nasser ?

     

    A. : oui, bien sûr. Il faisait des vidéos.

     

    Montassir  : comment il était apparu ?

     

    A. : Nasser était un jeune homme modeste, pauvre, d’une famille connue, qui a travaillé dans beaucoup de métiers pour vivre. Dernièrement, il était au chômage, il louait un local, mais avec les taxes ça n’avait pas marché.

     

    Montassir : je voulais dire politiquement, comment est-il apparu politiquement ?

     

    Hamza : est-ce qu’il avait des amis politiques avant et pendant le Hirak ?

     

    A. : Il était actif, il faisait des vidéos sur la politique au Maroc. Mais il n’appartenait à aucune association, aucun parti. C’était un jeune qui n’a pas fini ses études, mais il était cultivé. Il a lu des livres, et il connaissait bien l’histoire de la région. Il avait un niveau intellectuel correct. Au moment du Hirak, il hésitait à y aller, son ami lui disait que c’était trop pour lui, qu’il valait mieux ne pas intervenir. Mais il était résolu et s’est mis à parler au milieu des jeunes. Dans ce premier temps, c’était vraiment le bon homme au bon endroit au bon moment.

    Parce que Nasser il a quelque chose de rare ici dans le Rif, le discours. Dans les mouvements précédents, il y avait déjà qui mettaient leur main là (il met une main sur la taille l’autre en direction de l’horizon) : "les sociétés impérialistes, les classes laborieuses", tous ces termes de l’université. Mais le peuple comprenait pas. Mais Nasser a pris sur lui d’élaborer un nouveau discours, qui soit compréhensible pour tous, et que tous puissent s’y voir, du bourgeois, au pauvre aux classes moyennes. Ce Hirak, si ça avait juste les classes laborieuses, ça aurait échoué. Dans les expériences militantes, il ne faut surtout pas séparer les classes laborieuses des classes moyennes, sinon ça ne marche pas. Ici, à Imzouren, tu peux trouver un bourgeois qui a des milliards de projets, il ferme ses boutiques et va participer au mouvement. Il gagne absolument rien au Hirak, mais ici on a encore cet esprit d’unité. Nous disons en rifain : TAMOUNIT (ⵜⴰⵎⵓⵏⵉⵜ) ou AMOUNI (ⴰⵎⵓⵏⵉ), c’est à dire l’unité. Nous nous ressentons encore comme un tout.

     

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    Nasser était donc le bon homme au bon endroit avec le bon discours pour empêcher toute récupération, toute infiltration, quelque en soit l’origine. Si tu viens parler en tant que personne, tu es le bienvenu, mais si tu viens avec une affiliation quelconque ou estudiantin, pas la peine. C’est ce qui a fait réussir le Hirak.

    En Nasser, j’ai une confiance aveugle. Et pas que moi, dans la rue, tout le monde dit ça. Parce qu’il n’a aucune appartenance et qu’il a porté serment, ce qui a conduit à la confiance des gens et aussi à ce qu’il ne vende pas lui-même. Il a eu des propositions pour vendre et marchander la cause et entrer dans le jeu, il a toujours refusé. Il a eu des menaces.

    Je ne suis d’accord en rien avec lui, je le trouve impulsif, comme c’était le cas avec la mosquée. C’était une embuscade, lui qui a une sensibilité religieuse. Mais même si ça ne s’était pas passé comme ça, il y aurait quand même eu l’arrestation, cela faisait depuis le 5 Mai que la descente sécuritaire était aussi forte. L’Etat faisait venir toutes les forces, on ne comprenait rien. Sais-tu combien de personnes ? Et encore, ils sont cachés, il faut voir quand il y a une manifestation, ils sortent de partout. Tu as vu les campements à Badis ?

    Un ami à moi, très bon connaisseur de la région, estime le nombre de policiers et affiliés à 25 000 individus.

    Si vous voulez me poser une question, allez-y.

     

    Montassir : puisque nous avons abordé la figure de Nasser, est-ce qu’il était présent au 20 Février ? Il participait à la mobilisation ?

     

    A. : non, il n’était pas de ceux qui mobilisaient, mais il participait aux manifestations. Il y a des photos qui le prouvent.

     

    Montassir  : qu’est ce qui fait qu’il n’y pas eu au 20 Février d’émergence d’un symbole comparable ?

     

    A. : c’est la rupture de confiance. Les habitants ne croient plus. Il y a des gens qui ont du culot ici. Tu prends par exemple la gauche, ici à Imzouren, il y a des gens qui avaient des grands discours, mais en fait c’était que des demandes situées, dès que tu lui proposes de rentrer dans la fonction publique il te vend sans scrupule aucun.

     

    Hamza : c’est la khazoumajouqia ?

     

    A. : (rires) exactement, c’est même lui, Nasser, qui les a appelés les khazoumajouqia. Mais nous les rifains, on est comme la pastèque, tu connais la pastèque hein ? Si les autres, tu peux les acheter avec des échelons 11 et 12, nous, ne croyons personne, nous pesons lourds. Mais eux-aussi (les militants) savaient cela, que nous n’étions plus dupes. Ceux qui voulaient récupérer le mouvement, nous leur rappelions que le militantisme, c’est des principes, pas des postes.

     

    Hamza : quand tu disais l’impulsivité de Nasser, et ce qui s’est passé dans la mosquée, est-ce que tu regrettes cette période ? Ce qui s’est passé depuis ?

     

    A. : non, je ne regrette rien, et je ne regrette aucun des instants que j’ai vécus et que je vivrai encore dans le Hirak. Pour ce qui s’est passé dans la mosquée, Nasser est tombé dans un piège, il n’a pas coupé le prêcheur, ils étaient plusieurs, tout un groupe, et il en faisait partie. Mais je ne regrette rien.

     

    Hamza : et penses-tu qu’il y a une issue possible au Hirak autre que la confrontation avec l’État dont nous savons que l’autorité se base avant tout sur la répression ?

     

    A. : oui, notre position à nous était claire, on s’opposait à Nasser au début pour justement pas que ça arrive à ceci. Combien de fois, dans les réunions ou les assemblées générales, nous proposions de militer dans les institutions ? On avait des doctorants et des docteurs avec nous, des juristes, on aurait pu essayer d’être créatifs ainsi. Moi j’étais contre d’arriver à tout cela, parce que nos droits sont clairs et ce n’est pas normal qu’ils justifient l’arrestation.

    Tu veux un scooter, c’est ton droit, est-ce que cela vaut pour autant que tu sois arrêté pour cela ?

    Mais, en tant qu’enfant de la région, et croyant dans cette cause, on se dit qu’il n’y a pas de retour en arrière possible, ils ont qu’à nous arrêter tous.

     

    Hamza : est-ce que tu peux nous en dire plus concernant cette idée de militer dans les associations ? Qui l’a portée, qui s’y est opposé ?

     

    A. :  Il y a par exemple Mortada, et aussi un homme, Khalid El Moussaoui, en doctorat à l’université de Martil. Un monsieur qui s’appelle Naoufel aussi, un étudiant aussi.

    Nous avons commencé à être encerclés (sécuritairement), aux alentours du 5 Janvier et aux alentours du 5 Février. A l’époque, on continuait à faire notre émission de débat sur la place, on se retrouvait avec des amis et on discutait d’un sujet et émergeaient alors des propositions. C’est dans ce cadre par exemple qu’a commencé la pratique de la tentana. Une autre proposition, émanant de Khalid, était de mettre un symbole rouge et noir sur nos habits pour montrer que l’on participait au Hirak et aux formes contestataires.

    C’est aussi à ce moment-là que nous avons mis en place, par exemple, le slogan "Non à la militarisation" qui a eu un énorme succès.

    Nous avions prévu une grande marche le 5 Février, pour présenter le dossier de revendications de nos droits à l’opinion publique, aux yeux du monde. Il était déjà sur Internet, mais il y était en cours de réalisation et de modification. Le dossier revendicatif, c’était le 5 Février qu’il allait être proposé aux citoyens. C’est de là qu’est partie la répression, avec des barrages sur les routes dans les villages, pour ne pas qu’on aille à Al Hoceïma.

    Moi, avec d’autres amis d’Imzouren, on s’est mis à porter des slogans sur la place quand la police est arriver. On a été encerclés d’un côté, du coup on est passé par un autre, et on s’est dégagés vers la route. Au bout d’un moment, ils nous ont coupés la route, et ils ont voulu nous réprimer. On s’est enfuit, jusqu’à l’aéroport Charif Al Idrissi (situé entre Imzouren et Al Hoceïma), où nous attendait la Gendarmerie.

    Certains jeunes sont alors sortis de la route, par des voies de piste, parce que l’encerclement se fait par la route, ils ne peuvent pas maitriser tout le territoire, encore moins les régions rurales.

    On a fini par arriver au centre de Boukidare. Le Makhzen, ce jour-là, avait l’ordre que personne n’entre à Al Hoceïma. Au même moment, il y avait des arrestations et de la répression à Al Hoceïma. Il mettait des obstacles pour que ne réussisse pas la manifestation de Al Hoceïma et nous mettait alors tous en résidence surveillée, les gens d’Imzouren à Imzouren, et ainsi de suite.

    Les forces de l’ordre sont ainsi intervenues, lorsque nous étions dans le centre de Boukidare. On était organisé, dans une place privée, lorsqu’ils ont commencé à matraquer. Personne ne s’y attendait, nous nous prenions des coups alors que nous avions rien fait. Qui peut accepter de voir sa tête en sang pour rien ? Automatiquement, tu vas répondre et frapper en retour. Si tu ne fais rien... Bref, il y a eu une confrontation qui a fini en désordre absolu, les forces de l’ordre étaient elles-mêmes bloquées.

    C’est après cela qu’est venu le ministre de l’Intérieur, en promettant des réformes, le théâtre habituel, on l’appelle maquillage. L’Etat qui vient et te promet le dialogue ?! Mais où est le dialogue, il n’y a pas de dialogue ?

    Ce même jour, un communiqué a été fait au nom du comité de médias et de communication, de la part de Mortada et Chakir Al Makhrout, Ashrak Al Yakhloufi... et que nous avons... On a lancé une campagne "Le communiqué ne me représente pas", nous avons trouvé le communiqué faible, le Hirak est fort et le communiqué est faible.

    A partir de là, il y a commencé à avoir plus de réflexion dans les décisions, le Hirak a commencé à prendre de l’ampleur. C’est ainsi qu’on a eu l’idée du chen-ten (ⵛⵛⵏ-ⵟⵟⵏ), c’était un monsieur Abdelali Heddou et Jawad Sabiri. Ils sont tous les deux à Casablanca aussi. Tu vas dans la rue, tu lances des slogans et les gens suivront. Et ça a marché ! Le Makhzen est perdu, il a toujours pas compris le chen-ten (ⵛⵛⵏ-ⵟⵟⵏ).

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    Nous arrivons au 26/03, un dimanche. Il y avait une manifestation du mouvement lycée, qui a été réprimée à Boukidar alors qu’elle allait à Al Hoceïma, puis sur leur chemin du retour à Imzouren de nouveau. C’étaient de jeunes enfants, et ces affrontements ont donné lieu à une boucherie, ils ont voulu faire de nous un nouveau Gdim Izik. Personnellement, je fais partie des gens qui se méfient des forces de l’ordre, parce que les forces de l’ordre par exemple sont sortis de leurs zones de résidence, et que veux-tu qu’il arrive ? C’est évident que les gamins allaient leur balancer des pierres, un a brûlé une voiture et le feu s’est propagé à la résidence de la police. Pourquoi leur chef de section n’est pas intervenu ? Au point que l’un des policiers a enlevé sa tenue et a cherché à la brûler. Il leur a dit qu’il ne travaillerait plus. Ils ont sacrifié les petites mains de la police pour légitimer une potentielle intervention militaire, exactement comme à Gdim Izik. Trouver une façon de briser le Hirak.

     

    Montassir : ils ont abandonné les policiers ? 

     

    A. : oui, ils les ont abandonnés ! Les policiers avaient loué une maison privée ici à Imzouren, le feu et la fumée avait envahi l’endroit et les policiers étaient sur le toit. Et ce sont les gens qui leur ont balancé des cordes depuis terre pour les faire descendre. J’y étais, il y en un que j’ai voulu aider mais il m’a tout de suite menacé de son arme. Je lui ai dit que je voulais l’aider mais il m’a répondu de m’éloigner. J’essayais d’enlever les pierres des gamins, ce sont des êtres humains comme nous et l’humanité avant tout...

     

    Montassir : et puis des enfants de la région...

     

    A. : (le coupe) ça ne compte pas, l’important c’est que ce sont des êtres humains et nous devons faire preuve à leur égard d’humanité. Tu peux pas laisser des êtres humains se faire brûler ou blesser.

    C’était mon opinion, et j’en ai fait part à un ami dans un café quelques heures plus tard. En rentrant, je reçois un appel pour me dire que le même ami a été arrêté. Je n’ai pas compris : il était avec moi ! C’était des arrestations arbitraires, 26 ont été arrêtés ce jour-là, dont quatorze ont été transférés au tribunal. J’avais filmé une vidéo d’une arrestation de l’un de ces jeunes, qui avait été frappé, une autre vidéo montre un jeune à qui les policiers ordonnaient de dire "vive le Roi" en le frappant avec un casque.

    Un jeune parmi ces quatorze a été relâché seulement hier, pour que les marques de torture soient moins évidentes. Moi j’étais là au procès, ils étaient dans un état déplorable, on les emmenait et ramener au tribunal en ambulance.

    Des arrestations arbitraires ! Un jeune a été arrêté alors qu’il était parti chercher du pain pour sa mère ! Et je ne te parle même pas des pratiques des policiers quand ils cassent les biens des gens.

    D’ailleurs, le jour de ce procès a commencé un chen-ten (ⵛⵛⵏ-ⵟⵟⵏ), dans deux endroits de Al Hoceïma. Nous étions alors au tribunal d’appel, et j’ai failli être arrêté parce que je filmais pour une chaîne qui s’appelle Rif Vision. Il y a une manifestation importante demandant la libération des prisonniers : au final, quatre ont été relâchés, 10 gardés par la police. Dans ces quatre, un a été rattrapé parce qu’il n’a pas voulu quitter la place (le Hirak), et à l’occasion, ils l’ont de nouveau accusé de la charge précédente.

    Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Tous mes amis sont maintenant en prison. Tout mon quartier, il y a trois arrêtés, mes amis d’enfance ou d’école sont en prison.

    La première fois, ils sont venus chez moi, je n’étais pas là, j’étais ici. On m’a appelé pour me prévenir, ils étaient passé à un café où j’ai mes habitudes : mon ami m’a dit qu’ils avaient demandé après moi, mais qu’il ne leur avait pas donné de numéro ou d’information. Quand je suis rentré dans mon quartier, tout le monde m’a dit qu’ils demandaient après moi. Puisqu’il en était ainsi, je me suis dit autant aller les voir, si vraiment ils demandaient après moi. Je suis donc aller chez eux (au commissariat) après le Moghrib. Ils ont demandé le nom, les informations, et tout juste commencions-nous à répondre qu’ils nous sortent un engagement, déjà préparé.

     

    Montassir  : ils vous parlaient en rifain ou en arabe ?

     

    A. : en arabe, pas de rifain. Même s’il est rifain, il te parle arabe. Il m’a dit de signer, j’ai voulu lire le papier en questionnement, je vois que je suis accusé de charges imaginaires.

    Je lui ai dit que je n’avais rien fait de tout cela mais il a essayé de m’arnaquer, en me disant que ce n’était pas grave, que je ne devais me préoccuper que de signer. C’étaient que des mensonges ! Ils voulaient m’interdire tout rassemblement !

    Un autre est venu, il m’a dit que j’irai à Casablanca. Le commissaire de la police judiciaire a fini par me refaire un engagement, je suis alors allé au bureau où il m’a ressorti toute ma biographie, toutes mes habitudes, toutes les vidéos où j’apparaissais, avec Nasser et dans une assemblée générale.

     

    Montassir : où est-ce qu’il te montre les vidéos ?

     

    A. : sur leurs ordinateurs. J’ai vu la défaite dans leurs yeux, quand ils ont compris que je ne leur donnais rien. Ils continuaient à me menacer, mais je ne disais rien.

    C’est comme cet animal de Issam, à Al Hoceïma, même si un animal témoigne de plus de grâce. C’est lui le responsable de tous les cas de torture, tout le monde s’en plaint.

     

    (ellipse)

     

    Montassir : peut-on revenir à ces cas de suicide ? Qu’est-ce qui les explique à ton avis ?

     

    A. : le gel de l’activité est une cause essentielle. On a rien ici, ni ressources, ni usines, ni rien du tout. Il y a juste une petite usine de mille-feuille, seulement 80 personnes. Casablanca est à douze heures, ce n’est pas une honte ? On en est à vouloir partir ?

     

    Hamza : toi tu essayais d’avoir le visa deux fois tu nous as dit, c’est ça ?

     

    A. : oui, deux fois pour l’Espagne et je ne l’ai pas eu. Puis j’ai essayé de brûler...

     

    Montassir  : tu as donné l’argent ?

     

    A. : non, le système c’est que l’argent n’est donné qu’après l’arrivée à bon port. Mais maintenant, je ne partirai plus, j’ai changé d’avis. Je suis marié, ma femme est en Belgique, elle veut que j’obtienne les papiers, mais je veux pas partir.

    Avec le Hirak, j’ai perdu des dizaines de kilos, trop de soucis, la police qui te suit tout ça...

    D’ailleurs je n’ai pas fini le jour où j’ai été arrêté. J’ai fini par signer, et deux jours plus tard, ils sont revenus chez moi. Ils ont fait peur aux parents et tout le quartier, avec deux fourgonnettes et une autre où il n’y a que "police" de marqué, c’est avec cette dernière qu’ils enlèvent, sa porte est toujours ouverte. Je n’étais pas à la maison m’en a avertie. Je ne suis pas allé les voir.

    Le lendemain, à la porte du commissariat, j’ai vu le commissaire et je me suis plains à lui. C’est grâce à lui qu’ils m’ont relâché. Mais ils ont convoqué mon père, il n’y est pas allé. Ils sont revenus à la maison, mais il a refusé de signer le papier.

    Ma famille est comme ça, je suis le petit-fils de Mohamed Ouzaatar, qui était commandant de brigade et ministre de l’intérieur de la République du Rif. Et j’avais un oncle qui a eu un rôle essentiel dans le soulèvement de 1984, qui était lui-même dans le mouvement lycée et a depuis été exilé à Bilbao. Il y a fondé une association de lutte contre le racisme anti-marocains en Espagne, et c’est un ami du dernier du comité Médias et Communication qui demeure en liberté, Redouane. Il n’a pas rentré au Maroc qu’en 2008, à la suite de Mohamed VI. En 2012, il est rentré pour le mouvement mais il a été retrouvé un an plus tard dans un fleuve à Bilbao décapité. Il a son avocate, une vraie militante, qui a fondé une association pour découvrir la vérité, mais rien pour le moment. On vit dans sa maison maintenant.

    Nous n’aimons pas cet Etat, du plus jeune au plus vieux. Il ne nous a rien donné, c’est nous qui avons tant donné avec la résistance de nos grands-pères mais rien en retour. Pas de reconnaissance, personne ne leur a fait l’honneur, au contraire ils combattent leur petits-enfants et leur culture.

    Les gens du Rif sont de vrais nationalistes ! Plus que le responsable qui gagne tant de millions, ce sont eux les vrais traitres ! Ils disent de nous le séparatisme, mais de quel séparatisme ils parlent ?! Moulay Mohand n’a jamais fait de sécession du Maroc, il n’y avait même pas de Maroc à ce moment-là ! Lui il combattait le colonialisme dans le nord, il ne pouvait pas reconnaître un autre colonialisme !

    Où est le séparatisme ? Sur quoi on va faire sécession ? Et ils nous parlent de fitna parce qu’on demande un hôpital ? J’ai des amis qui m’appellent de Hollande, ils me disent que quand ils regardent les live Facebook et qu’un hollandais se trouve avec eux, il ne comprend même pas comment c’est possible ? Ils n’ont pas d’hôpital ?

    Ça c’est un acquis du Hirak. On a montré la réalité. Et le Hirak a gagné, quand les activistes ont été arrêtés, ils ont démontré toute la légitimité du Hirak et l’impossibilité du dialogue.

    Ils vont voir les associations de la société civile, et ils font semblant de dialoguer, mais moi, à titre personnel, je ne reconnais aucune association ni aucune épicerie politique, ceux qui n’ont jamais rien donné à ce pays, bien au contraire ! Les épiceries politiques sont une partie de la pièce de théâtre, les associations qui se sucrent sur le dos des citoyens.

    Khalid Moussaoui a proposé l’idée de militer à travers les institutions en demandant des contacts aux associations qui prétendent remplir des fonctions sociales mais qui n’en font rien. Mais à la fin des fins, tu te rends compte qu’en fait, ils se sucrent à travers des papiers, ils se renvoient l’ascenseur pour se sucrer.

    Par exemple, à Imzouren, nous avons un Pôle urbain d’excellence, qui a été inauguré en 2016. Il y a un hôpital, tu l’as vu ? Il est beau de l’extérieur mais à l’intérieur seuls les fantômes y rodent. Même une fenêtre il n’y a pas !

    La piscine, ils l’ont mangé ! L’éclairage, on a qu’un seul boulevard ! On a rien vu d’aucun des projets qu’a inauguré le Roi ! Il inaugure mais où est la responsabilité ?!

    Pour le logement social, c’est un scandale, il y a 84 immeubles prévus dans une région, ils ont supprimé le parc pour rentabiliser encore, puis ils l’ont justifié par la hausse du nombre des demandes. C’est du logement social, si tu as un bien tu ne peux pas en profiter ! On a un dossier prêt, complet, mais le problème est dans le plan urbain, pas dans le conseil communal ! Tu as des spéculateurs qui achètent tout, qui profitent ! Tu crois que c’est à eux que je vais faire confiance ? Je n’ai jamais voté de ma vie. Et la plupart à Imzouren sont comme moi, ici les gens ne votent pas.

    Dernièrement, le PAM a remporté quelque succès en faisant couler l’argent comme à Bani Bouayach après le mouvement de 2012.

    Ilyas Omari ne vient pas de très loin de là-bas, à cinq ou six kilomètres, dans une région Mnoud, ce qui a aidé à gagner au PAM Bani Bouayach et Imzouren.

     

    Hamza : leurs militants, pendant le Hirak, ont rejoint le mouvement ?

     

    A. : il y en a qui ont gelé leur adhésion, beaucoup ont démissionné, certains ont quitté le bureau directif à Imzouren.

     

    Montassir  : et les autres partis ?

     

    A. : beaucoup !

     

    Hamza : et pour les associations d’opposition, Al Adl wa Al Ihsane ou la gauche ?

     

    A. : non, pas du tout, nous disons que c’est un Hirak des pauvres et des laborieux, sans une once de politisation. Pas du tout ! Je te jure !

     

    Montassir : et pour les ouvriers, les syndicats ?

    A.  : Les pêcheurs, les artisans, les commerçants, les taxis, les fonctionnaires, les professeurs, les administratifs, les employés de banque, tout le monde a participé.

    Le Hirak, c’est comme un devoir. Tu as faim, il faut que tu manges. T’entends un appel à manifester à Al Hoceïma par exemple, il faut que tu participes !

    Moi je n’avais jamais... Ma première manifestation, c’était en 2010, et en fait c’était une confrontation avec la police, dans le centre de Boukidare. C’était pour une femme autour d’un conflit foncier, on voulait lui prendre sa maison. Elle a fait un sitting sur la route, et les gens se sont solidarisés. Au final, elle a gagné, l’Etat a perdu deux batailles là-bas. Boukidare et Imzouren, se sont deux centres difficiles pour l’Etat.

    Nous n’aimons pas la violence, mais parfois tu n’as pas le choix, quand ils viennent chez toi, te casse la porte. Moi je tuerais, j’ai des armes déclarées à la maison, s’ils pénètrent al hormane (sanctuaire ? espace domestique ? comment traduire), je le tue, ils me feront ce qu’ils voudront mais c’est comme ça, je suis comme ça et je ne changerai pas, c’est mon sang. Qui est tu pour faire cela ? Devant ma mère ou mes soeurs ?

    Les insultes, les pierres au fenêtre, la terreur, ça on ne l’acceptera jamais. Ca rend malade ces comportements, c’est notre grand problème. Quand les militaires sont venus, on dit iq’oban, ça a créé une terreur parmi nous. Mais ce mur a été brisé maintenant. Il n’y a plus de peur chez les jeunes, et même chez les vieux. Ceux qui te disaient le Makhzen il va te faire et tout, ils ne disent plus rien. Un vieil homme a fait une déclaration pour dire que nos cœurs sont brisés et que hamdoullah qu’il y a eu le Hirak. C’est la marginalisation, la hogra, l’exclusion, le racisme.

    Je n’ai de problème avec aucune région du Maroc, mais il y en a qui ont un problème avec les rifains. Je ne comprends pas pourquoi. Même si j’étais ignorant, comme mon père qui peut avoir une certaine image du Maroc, que nous appelons el Gharb, c’est en réaction à une hogra que lui a fait un mokhzeni ou un policier qui l’a frappé. Celui-là, il y a une raison qui fait qu’il pourrait détester n’importe qui parle l’arabe. Mais tout ça maintenant c’est révolu.

    Mais l’autre, qu’est-ce que lui a fait le rifain ? Un homme m’a dit ça, on leur a rien fait. Et maintenant les jeunes ont compris, c’est diviser pour mieux régner, nous sommes frères ! Une fois, je l’ai dit à un policier de l’appareil sécuritaire. Je lui ai demandé s’il était à ce point résolu à venir frapper ses frères. Il m’a répondu que c’était à contrecœur. Il m’a dit je viens de Guercif, à 10h de là, j’ai seulement un pain en rémunération. Je lui ai dit mais tu vois bien que nous demandons simplement notre droit à la santé, à l’éducation etc. Il m’a répondu que c’est pas ce que l’on disait de nous les Rifains (dans les médias).

    Tout l’appareil sécuritaire est ainsi. Un ami, rifain d’ici, a été accepté comme policier. Dès le premier jour à l’entraînement, son supérieur hiérarchique s’est mis à lui parler qu’en bas de la ceinture. Il pris son mal en patience une journée. Et un autre lui a dit que c’était ainsi, de la ceinture à plus bas. Il s’est cassé la main pour en sortir. Maintenant il est avocat, il a ouvert son cabinet et il est bien mieux qu’il n’aurait jamais été dans la police.

     

    Montassir : est-ce possible de faire une comparaison rapide entre le Hirak et 2011 ?

     

    A. : Le mouvement de 2011, j’ai assisté à deux manifestations, j’étais encore jeune. Mais la différence est immense. Elle est que la confiance qui existait en 2011 n’est pas celle d’aujourd’hui. En 2011, le peuple n’en avait rien à faire du mouvement, pourquoi ? Parce qu’ils voyaient les mêmes structures, les mêmes têtes, alcoolique qui ne comprend rien, au bout de deux ou trois mois tu le retrouves à la tête d’un projet ou fonctionnaire.

    Chez nous, c’est arrivé par exemple lors du mouvement de Tamassint, en 2005. Il y avait là-bas un militant qui s’appelait Al Ghlabzouri, une espèce de militant révolutionnaire. Il y avait eu une répression féroce, avec les hélicoptères et les bombes lacrymogènes et lui qui se tenait là avec son mégaphone. Et les gens d’Imzouren avaient beaucoup participé, comme à chaque fois !

    En 2011, il y avait encore un peu d’activité. Alors que de 2014 à 2017, le gel de l’activité est effarant, en particulier après le tremblement de terre en 2016, le 25 janvier. Beaucoup de gens sont partis.

    Au 20 Février, on ne savait pas qui était derrière, alors que là tout le monde sait qu’il n’y a pas de partis, d’associations ou d’organisations que les gens qui constituent le mouvement sont des gens normaux, de parole, et où la confiance est donc possible. Tout se base sur la confiance.

    C’est le peuple qui décide, et il s’est retrouvé dans son Hirak, tous s’y retrouvent.

     

    Hamza : est-ce que tu peux nous parler de la portée religieuse du Hirak ?

     

    A. : Nasser, malgré tout, est intelligent. S’il n’avait pas investi le discours religieux, l’Etat l’aurait fait. Avec ses cheikhs, sa fitna etc. Si Nasser n’avait pas eu de référentiel religieux, il aurait été facile de l’utiliser contre le Hirak. Et la religion a donné une crédibilité importante au Hirak, pour les générations précédentes qui s’y sont retrouvés et y ont participé. Tu parles avec sérieux et crédibilité.

    Au nom de Dieu, dans notre société, cela est écouté et accepté.

     

    Montassir : ce que voulait dire Hamza, c’est aussi la question de la religion populaire, celle des gens, et non celle de Al Adl wa Al Ihsane.

     

    A. : (le coupe) Non, non, la religion populaire, le discours que tous comprennent, quel qu’en soit le niveau d’éducation. Une parole qui te va tout droit au cœur.

     

    Montassir : et qu’en est-il pour les imams des mosquées ? Ils participaient aussi au Hirak ?

     

    A. : oui, beaucoup ! Ils vont avec Nasser et ses amis. Des amis à moi aussi, comme un, Imad, dans le comité de Tamassint. Beaucoup, beaucoup.

     

    Hamza : et les confréries ?

     

    A. : non, pas du tout.

     

    Hamza : toujours pour cette question de la comparaison avec le 20 Février, la répression qu’il y avait alors est la même que celle qu’il y a maintenant ?

     

    A. : non ! Le 20 Février, je n’ai pas vu l’usage de la force, les policiers étaient cachés le jour du 20. Le 21, il y a eu une confrontation mais le Makhzen s’est retiré, c’est le peuple qui a gagné. Mais il n’y a pas de militarisation, de descente sécuritaire, d’encerclement etc.

    Le lendemain (du 20 Février), il y a eu un couvre-feu sur la région, c’est vrai. Mais ça n’a duré qu’un jour. Et les détenus ont été relâchés au bout de 20 jours.

    La majorité des 146 arrêtés ont même été relâchés le jour même, il y a eu la forte mobilisation de 15 ou 20 000 personnes devant le tribunal d’appel de Al Hoceïma, jusqu’à 4h du matin. 

    C’est d’ailleurs pour cela qu’ils emmènent maintenant les détenus à Casablanca, à Oukacha.

     

    Hamza : et pour la relation aux comités de coordinations qui se mettent en place un peu partout, comme dans le cas de la marche de Rabat, y a-t-il une relation avec eux ?

     

    A. : non aucune. J’avais été dans un groupe sur Facebook du comité de soutien national au Hirak, il devait y avoir une caravane de soutien en Avril mais ça ne s’est pas fait et j’ai vite compris qu’ils faisaient n’importe quoi.

    Comme Al Adl wa Al Ihsane ?! Qu’ils essayent de récupérer le Hirak ! Où étais-tu avant, pendant sept mois où tu n’as rien fait et tu n’as rien mobilisé ?

    Le Hirak ne peut pas être récupéré, du fait même de l’absence de dirigeants.

    Le frère Nasser, il disait imouzza, c’est à dire que le Hirak allait rendre fou le Makhzen. Le comité Médias et communication s’est arrêté, mais il y a toujours des communiqués à ce jour ! Il y a tous les joursformes protestataires nouvelles, il y a la marche à venir du 20 Juillet, il y a du travail qui est fait pour que tout le monde soit accueilli.

    Ils mettent des barrages, et la chaîne cloutée ! Tu ne passes pas ! Comme l’aïd ! Mais à la fin ils sont obligé, parce que le Hirak populaire mobilise des foules populaires immenses. Le Hirak, c’est une idée dont c’est l’heure. Tu ne peux plus la retarder. Prends les détenus... !

    Là, nous n’avons pas voulu continuer les détenus. Mais le 20 Juillet, ce sera énorme. Et nous continuons à imaginer de nouvelles formes de protestation, par exemple là, ce qui est en discussion c’est de faire stationner nos voitures aux emplacements de la police avant eux. Comme l’été il y a pas mal d’étrangers qui viennent, on peut rendre difficile la circulation pour que le Makhzen soit impossible qu’il arrive.

    A Sidi Abbed, si une manifestation part et qu’il y a un bon embouteillage, il peut s’écouler une demie heure avant que la police arrive ce qui suffit à faire une grande manifestation.

    Le phénomène du chen-ten (ⵛⵛⵏ-ⵟⵟⵏ) pour cela est incroyable, en cinq minutes, tu peux mobiliser 15 ou 20 000 personnes. Dès que tu entends une voix tu sors ?

    Pendant Ramadan, à Imzouren, il nous est arrivé de faire trois manifestations en une journée. Je me souviens un jour où nous avons boycotter la mosquée et nous avons prier à l’extérieur, à l’air libre. Le Makhzen nous a réprimé. Il y a eu des blessés. C’était un vendredi, à l’heure de la prière du midi. A l’asr, les femmes sont sorties ! Elles ont été encerclées. Le jour même, j’avais parlé au commissaire, c’était la veille de ma garde à vue, je lui ai dit que après dix ans de vie à Imzouren, il avait mangé de leur pain, qu’il n’oublie pas ! Que nous le respections et qu’il nous était cher, mais qu’il fallait qu’il sache que je pourrais mourir pour ma mère, oui. Un policier m’a alors dit qu’il n’y avait pas de licence à la manifestation. Je lui ai dit que face à 10 000 ou 15 000 personnes, il n’y a pas de licence que la liberté, que s’il voulait faire une manifestation, personne ne pouvait les en empêcher.

    Ils ont donné l’avertissement préalable à l’intervention mais ils ont reculé au dernier moment. Il faut que tu comprennes qu’Imzouren, ce n’est pas comme Al Hoceïma, Imzouren c’est les plus durs, les plus intransigeants. Ce sont les tribus Ayth Ouryaghel (ⴰⵢⵜ ⵡⵔⵢⴰⵖⵍ), Ibqquyen (ⵉⴱⵇⵇⵓⵢⵏ), Tamsaman (ⵜⴰⵎⵙⴰⵎⴰⵏ), Ait Ouzine (ⴰⵢⵜ ⵓⵣⵣⵉⵏ), Igzenain (ⵉⴳⵣⵏⴰⵢⵏ), tous sont présents ici. Mais plus de la moitié sont des Ayth Ouryaghel (ⴰⵢⵜ ⵡⵔⵢⴰⵖⵍ), connus pour leur intransigeance. Touri, Touri, on prend feu.

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    Tu touches les femmes, ils te tuent. On a trois lignes rouges nous : la femme (tameghart ⵜⴰⵎⵖⴰⵔⵜ), la terre (tamourt ⵜⴰⵎⵓⵔⵜ), le droit (tasseghart ⵜⴰⵙⵖⴰⵔⵜ). Trois constantes de n’importe quel rifain pour lesquelles il est prêt à mourir.

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    (Il les écrit sur le cahier)

    Ce sont les constantes de n’importe quel rifain pour lequel il est intransigeant.

    Le rifain a la tête dure. Dernièrement, ceux qui sont allés dans d’autres sociétés, ils se sont adoucis. Mais ceux qui sont restés ici, il a la tête dure.. dure (rires). Il ne transige pas, franchement ! (rires)

    Tout cela est le produit de politiques publiques méthodiques appliquées à la région. Ils nous doivent soixante ans de développement, soixante ans de marginalisation ! Ils nous doivent soixante ans de développement, comment ils vont faire pour payer leur dette ?

     

    Montassir : quand tu dis Tasseghart, qu’est ce que tu veux dire ?

     

    A. : C’est mon droit légitime, mon droit au logement, tout ce que je ne peux pas négocier !

     

    Hamza  : ce n’est pas la dignité ?

    A. : non, la dignité... si, la dignité c’est dedans. Mais la dignité... (il hésite, cherche le terme)... Nous on dit amedrour, c’est-à-dire celui qui vit dans l’indignité et qui l’accepte. L’autre est celui qui ne l’accepte pas (cherche le terme, ne le trouve pas).

     

    Hamza : est-ce possible de revenir à l’entourage de Nasser ? On nous a dit qu’il y avait une présence d’anciens du Mouvement culturel amazigh, et que lui s’en est détaché au fur et à mesure du Hirak ?

    A. : oui, c’est vrai. Les gens qui entouraient Nasser, ils se réclamaient de la pensée républicaine, en rifain on dit Dimouhamdiwen, c’est à dire qui se réclament de Moulay Mohand. Ce sont ces gens qui glorifiaient Nasser mais qui faisaient d’une différence une confrontation ! Qu’elle quelle soit ! Par manque d’une culture politique et intellectuelle solide, je te dis que les rifains ont la tête dure ! Moi je n’étais pas d’accord avec ça.

     

    Hamza : mais on nous a dit qu’il avait récemment changé d’environnement ?

     

    A. : oui, récemment, il est devenu plus posé, plus calme. Tu sais, avant, il attaquait tous azimuts, sans prendre garde ! Directement, les institutions, directement au Roi !

    Moi je suis d’accord avec Mortada, on a la même appréciation des choses, on est le même courant.

     

    Montassir  : pour la tête dure, il y a un mot ici ?

     

    A. : il y a touri touri, en ouryaghi (ⵓⵔⵢⴰⵖⵉ). C’est l’histoire d’un homme à qui on volait des figues tous les soirs. Alors il s’est mis à surveiller les figues pour voir qui en mangeait. Et ce soir-là, son fils a voulu en prendre une. Son père l’a vu, et il a dit plus de retour en arrière possible, touri touri, et il lui a tiré dessus, même si c’était ton fils !

    Comme aghras aghras !

    Tout à l’heure, j’allais à la mer quand j’ai croisé un wali ou un ministre de l’eau ou je sais pas quoi. Je vois leurs voitures, et le bruit tout ça. Avec 2M qui filmait. Notre voiture s’est stationné directement devant, et je me suis à parler avec eux, un responsable encravaté. Je lui ai dit tu sais quoi, c’est pas la peine de nous faire vos sorties marathoniennes, le maquillage. Vous voulez vous réconcilier avec le Hirak ? Libérez nos frères ! C’est tout, ça s’arrête là ! Et 2M aux poubelles de l’Histoire !

    Nous dans le Rif, on s’est réveillé, et on s’est aussi réveillé de ce truc du Roi est bien et son entourage est mauvais. On s’est aussi réveillé de ça ! Ils essaient de nous faire croire qu’il y a un sauveur dans ce pays qui s’appelle le Roi, quelque soient les institutions ou les appareils, mais le Roi reste protégé. Ca avait longtemps réussi, pour ma génération et les précédentes. Mais pas pour les suivantes ?

     

    Hamza : comment tu expliques par exemple que ce discours ne marche plus ?

    A. : regarde, j’ai vu un communiqué récent d’un ministre disant que le Roi ne pouvait pas s’aventurer ici sans savoir quelles seraient les réactions de gens. Ca montre que le Roi n’a pas confiance en lui, qu’il n’a pas confiance en son Roi. C’est comme cette rumeur qu’il va faire le discours de la fête du Trône depuis Al Hoceïma, ça ne marchera pas, absolument pas ! Franchement, avant le Hirak, le Roi il venait ici, personne ne s’en souciait. C’est plus la région de Baqouya qui faisait de bravos. Moi je le voyais passer de loin, franchement ça ne me faisait rien, j’ai mes affaires et lui les siennes.

     

    Montassir  : à Ajdir, par exemple, tu dirais que c’est pareil ?

     

    A. : Ah oui, genre... A Ajdir ? C’est pas loin d’ici, plus proche de Al Hoceïma.. (Il hésite).. Moi je suis de là-bas, d’une tribu qui s’appelle Ait Hishem, qui a été résistante. Là où est né Abdelkrim el-Khattabi, Azghar, ma mère vient de là-bas. Toute cette région, c’est des résistants, beaucoup de martyrs.. Et il y a aussi Tamseman. Tu as vu les montagnes là-bas ? Nues ? C’est à cause des gaz qu’ils ont lâchés là-bas, parce que s’y cachaient les résistants. Ca fait qu’il ne peut plus y avoir de culture là-bas.

    Quand Moulay Mohand s’est rendu, certains ont refusé et du coup ils ont utilisé les gaz pour les tuer. Moi c’est mon père qui me raconte, il en sait plus loin que l’histoire officielle. C’est comme Ahmed Mourabit, le dernier compagnon vivant de Moulay Mohand.

    (Il nous montre une vidéo d’Ahmed Mourabit)

     

    Hamza : et si les détenus sont relâchés, qu’est ce qu’il va advenir du Hirak ?

     

    A. : s’ils sont relachés, si la militarisation est levée, et que le dialogue est enclenché avec ceux-là même qui sont en prison... Dialogue, mais en fait pas un dialogue, il faut un calendrier, il n’y a pas besoin de dialogue pour ce que nous demandons.

    Et nous rentrerons chez nous. (il réfléchit et hésite) Mais les gens ne rentreront pas. Tout à l’heure il y avait une manifestation dans Imzouren, dans trois quartiers différents, un peu en retrait du centre, pour éviter la confrontation. Nous on ne cherche pas la confrontation. Mais c’est le Makhzen qui cherche la confrontation.

     

    Annexe 2 : Entretien avec N.

     

    Entretien réalisé le 11 Juillet 2017

     

    N., photographe à Sidi Abbed, fait partie d’une association pour la mémoire du Rif. Nous le rencontrons sur la recommandation de Mortada, un samedi en fin de soirée, dans son studio.

    Entretien moins ethnographique qu’informatif, pour deux anthropologues ne connaissant pas la région.

     

    Montassir  : par rapport au sentiment tribal, comment s’exprime-t-il aujourd’hui ?

     

    N. : il est d’abord historique, lié à l’histoire de ces tribus. Bien sûr, l’appartenance tribale n’est plus aussi déterminante qu’elle l’a jadis été. Il n’y a plus pour chaque tribu des amghar ⴰⵎⵖⴰⵔ ou des aînés, il n’y plus tout ça. Mais, quelque part, il reste quelque chose, pour les Ayth Ouryaghel (ⴰⵢⵜ ⵡⵔⵢⴰⵖⵍ) par exemple, qui ont eu un rôle historique important dans la région à travers la lutte contre le colonialisme ou à travers la protection des places, mais également à travers la relation aux autres tribus du Rif.

    Aujourd’hui, on ne peut plus parler de conflits tribaux, tout ce qu’il reste est une influence.

    Si l’on revient à l’histoire, la plus importante des tribus est celle des Ibqquyen (ⵉⴱⵇⵇⵓⵢⵏ) , qui est présente du Rif à l’Algérie. A l’inverse, Ayth Ouryaghel (ⴰⵢⵜ ⵡⵔⵢⴰⵖⵍ) était la plus petite des tribus, mais le territoire qui était le leur, dans les montagnes, vers Chkram et les alentours, sa difficulté, son isolation, a fait que les gens y étaient intransigeants, plus durs.

    Ils ont beaucoup d’enfants, beaucoup de mariages, et ce même s’ils se battaient entre eux, entre grandes familles. A ce titre, je vous recommande le livre de David Hart, l’anthropologue américain. Il semblerait aussi que s’il n’y avait pas eu le colonialisme étranger, la tribu Ayth Ouryaghel (ⴰⵢⵜ ⵡⵔⵢⴰⵖⵍ) aurait conquis toute celle des Ibqquyen (ⵉⴱⵇⵇⵓⵢⵏ) entière.

    Les terres actuelles des Ayth Ouryaghel (ⴰⵢⵜ ⵡⵔⵢⴰⵖⵍ) sont ainsi originellement celles des Ibqquyen (ⵉⴱⵇⵇⵓⵢⵏ). Mais c’est l’évolution interne de la tribu, du fait de sa forte démographie, ainsi que la faiblesse des terres agricoles, ils ont commencé à s’étendre, sur le compte des Ibqquyen (ⵉⴱⵇⵇⵓⵢⵏ). S’il n’y avait pas eu le colonialisme espagnol, il n’y aurait peut-être même plus cette dernière.

    Il y aussi l’épisode historique de Bouchta al-Baghdadi, avant même le colonialisme, à la fin du XIXe siècle. Les puissances coloniales avaient conclu un accord avec les autorités de l’époque, que ce soit le Portugal ou l’Espagne, pour qu’ils aient le droit de défendre leurs bateaux. Parce que les Ibqquyen (ⵉⴱⵇⵇⵓⵢⵏ) étaient notoirement célèbre pour la pratique de la course, mais qu’on appelle dans l’histoire islamique le jihad islamique, et que les espagnols appellent le piratage. Ceux-là arraisonnaient tous les bateaux qui passaient à leur portée et capturaient leurs équipages pour demander une rançon. Ils y en avaient aussi à Salé.

    Quand il y a eu cet accord, les corsaires en question ont mal vécu de se voir imposer les choses comme ça d’en-haut, sans que eux n’y gagnent quoique ce soit. Bouchta al-Baghdadi, qui était envoyé par les autorités, a alors fomenté un plan : il s’est mis d’accord avec les aînés des Ayth Ouryaghel (ⴰⵢⵜ ⵡⵔⵢⴰⵖⵍ), ils les a tous regroupés à Ajdir dans une tente. Puis il a proposé aux aînés des Bikoua de les rejoindre, en posant comme condition de laisser leurs armes à l’entrée de la tente. Quand ils y sont arrivés, ils se sont tous fait massacrer.

    Après que les aînés des Ibqquyen (ⵉⴱⵇⵇⵓⵢⵏ) aient été tués, la tribu s’est recentré sur Adouz et Berwadel, deux sous-tribus des Ibqquyen (ⵉⴱⵇⵇⵓⵢⵏ). Adouz était à l’époque la ville la plus prospère du Rif, un peu comme la vieille ville de Fès, avec des petites ruelles et des maisons qui se faisaient face. C’est une ancienne ville, datant d’avant les alaouites, fondée quelque part autour du XVe siècle. Deux mosquées célèbres et jumelles datent de cette époque, l’une à Temsaman et l’autre à Adouz. Elles datent des Mérinides et des Wattassides.

    Depuis, et jusqu’à ce jour, à Adouz, les tribus locales continuent à se méfier des Ouryaghel (ⵡⵔⵢⴰⵖⵍ), depuis le coup de Bouchta.

     

    Montassir  : et les Ouryaghel (ⵡⵔⵢⴰⵖⵍ) sont plutôt situés dans quel coin actuellement ?

     

    N. : Il y en a beaucoup à Al Hoceïma même, où se trouvent aussi des Ibqquyen (ⵉⴱⵇⵇⵓⵢⵏ), des Tamsaman (ⵜⴰⵎⵙⴰⵎⴰⵏ) etc, il y a un mélange. Toutes les tribus sont Al Hoceïma. Et c’est vrai, par exemple, que la langue parlée à Al Hoceïma est un mélange de l’ensemble des parlers utilisés dans le Rif. Mais à partir d’Ajdir, Boukidane, Bouâyach, Imzouren, Tamsassint, et plus avant, jusque Rbiat Touarirt, tout cela est le pays des Ouryaghel (ⵡⵔⵢⴰⵖⵍ).

     

    Montassir : le mariage peut se faire entre différentes tribus ? Il y a une conservation des structures tribales ?

     

    N. : oui, il y a encore quelque chose qui reste, les gens se marient au plus proche. La famille, la tribu.

    Par exemple, les traditions pour la fête du mariage diffère d’une tribu à une autre. De même pour les parlers, les Ayth Ouryaghel (ⴰⵢⵜ ⵡⵔⵢⴰⵖⵍ) suppriment deux lettres par rapport aux autres parlers rifains. Aghroum (ⴰⵖⵔⵓⵎ) devient aghoum (ⴰⵖⵓⵎ) par exemple. Notre parler semble ainsi plus dur.

     

    Hamza : même en ville ?

     

    N. : oui, en partie. Même en ville, il n’y a pas encore beaucoup de mixité pour les mariages.

     

    Hamza : c’est-à-dire que l’exode rural n’a pas remis en question le fait tribal sur ce plan-là ?

     

    N. : non, tu trouves souvent qu’il y a conservation des mariages au sein de la même tribu. Et c’est d’ailleurs vrais aussi pour la diaspora à l’étranger.

     

    Hamza : et est-ce que l’appartenance tribale se traduit par une division du travail ? Par exemple une tribu qui serait plutôt liée à la pêche maritime ou autre ?

     

    N. : oui, il y a quelque chose de ça. Par exemple les Ibqquyen (ⵉⴱⵇⵇⵓⵢⵏ) sont célèbres pour la pêche maritime. La majorité y travaillent. Ouryaghel (ⵓⵔⵢⴰⵖⵍ) seraient plutôt à l’étranger, du fait de la non fertilité de leurs terres, la majorité des familles Ouryaghel (ⵓⵔⵢⴰⵖⵍ) ont au moins un membre à l’étranger qui les aide (l’émigration comme part de la division du travail). Pour le métier traditionnel qui leur reste un peu, aux Ouryaghel (ⵓⵔⵢⴰⵖⵍ), notamment dans une région qui s’appelle Ida Douchen, c’est la poterie. Il y a une coopérative là-bas qui se charge de commercialiser la production. Sinon, vraiment pas grand-chose, il n’y a plus de terres agricoles en pays Ouryaghel (ⵓⵔⵢⴰⵖⵍ), le barrage a asséché la région.

    Et puis il n’y a pas eu de transmission générationnelle, les jeunes sont partis, dans le Gharb et à l’étranger, et personne parmi eux n’a repris les terres agricoles. D’ailleurs, les terres qui étaient originellement agricoles sont aujourd’hui construites de manière sauvage.

     

    Montassir  : et à l’étranger, y-a-t-il eu une division géographique en fonction de l’appartenance tribale ?

     

    N. : de manière générale, la majorité des gens de Al Hoceïma sont plutôt en Hollande. Ceux de Nador sont surtout en Allemagne. En France, assez peu. Mais énormément en Hollande. Pour les Ouryaghel (ⵓⵔⵢⴰⵖⵍ), un part en Hollande puis fait venir quelqu’un de sa famille jusqu’à que s’y forme une communauté.

    Récemment, il y a une vague d’émigration à partir de 1994 vers l’Espagne, quand le pays était en pleine croissance et accueillait de la main d’œuvre. Mais depuis, la crise, depuis 2010, ce flux s’est tari. D’ailleurs, un bon nombre de certains qui étaient partis clandestinement ou pas sont rentrés, en cherchant à garder une part de leur revenu là-bas. Mais ils n’y travaillent plus.

     

    Hamza : est-ce que les visages qui sont apparus pendant le Hirak appartiennent tous à la même tribu ?

     

    N. : Zefzafi, Ahamjik, Mejaoui, tous sont des Ayth Ouryaghel (ⴰⵢⵜ ⵡⵔⵢⴰⵖⵍ). La majorité des figures importantes du Hirak sont issues de cette tribu. De même, les régions qui participent beaucoup au Hirak sont également celles des Ouryaghel (ⵡⵔⵢⴰⵖⵍ). Bien sûr, le Hirak touche aussi d’autres régions, mais là où c’est le plus intense, c’est dans les régions des Ouryaghel (ⵡⵔⵢⴰⵖⵍ).

     

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    Hamza : à combien évaluerais-tu la proportion des Ouyaghel (ⵡⵔⵢⴰⵖⵍ) parmi les habitants du Rif de manière globale ?

     

    N. : je n’ai pas de statistiques exactes, mais peut être 30% de Al Hoceïma.

     

    Montassir : est-il possible de déduire l’appartenance tribale du nom de famille ?

     

    N. : non, les noms de familles n’existaient pas jusqu’à il y a peu dans le Rif. Ils sont apparus récemment à l’établissement des états civils lors du Protectorat et après l’Indépendance. Dans ma propre famille, mes trois oncles maternels ont chacun un nom de famille, différents les uns des autres. Avant, le nom de famille s’établissait à travers la filiation, ben flane ben flane etc. Et un surnom était alors donné à toute la famille en fonction du métier de l’aîné. Par exemple, nous autres dans la famille, on s’appelle Lemaellem.

     

    Hamza  : parce que ton ancêtre était professeur ou fqih ?

     

    N. : non, ni l’un ni l’autre. Nous venons d’Ajdir où se trouvait les ateliers de réparation et de maintenance des petits bateaux de transport de marchandises à Melila, Nador etc. Et cet ancêtre était ainsi connu pour son habileté à réparer, d’où son surnom de Lemallem. Mais mes grands-oncles paternels par exemple s’appelle Al Kaddouri. Et tu peux trouver le même nom à Temsaman ou à Ouryaghel, sans distinction.

     

    Montassir : y-a-t-il des pratiques spécifiques qui regroupent les tribus entre elles ? Des formes de pèlerinage ?

     

    N. : le pèlerinage le plus célèbre et le plus important pour les gens de Al Hoceïma est celui de Sidi Boukhiar qui se pratique la veille du Aïd al-Kabir. Nous disons le Hajj pour ce pèlerinage, il se dit que si tu l’effectues trois fois d’affilée, ça équivaut au Hajj de la Kaâba de la Mecque. Et il se dit que la terre qui s’y trouve vient du désert d’Arabie. Cette pratique était, jusqu’à il y a peu, assez massive. Maintenant un peu moins, avec le phénomène de la mise au ban, avec les chaînes satellitaires et l’apparition des courants salafis dans la région.

    Mais Sidi Boukhiar perdure encore, car ce n’est pas seulement une festivité religieuse mais également commerciale, il y a ainsi des gens qui viennent vendre et acheter tout ce qui a trait au Aïd.

    Il y a également le moussem de Sidi Chaïb, qui est un saint juste (waliy salih) dont la fonction était de protéger la côte. Mais celui-ci a tendance disparaître, cette année seules quelques personnes ont tendance à y aller, mais auparavant c’étaient des milliers de personnes.

     

    Hamza : et pour les transformations d’ordre religieuse qu’a connu la région ? Tu as parlé de la disparition du culte des saints. Est-ce que c’était générationnel par exemple ?

     

    N. : à ma connaissance, il n’y a pas d’études fiables sur le sujet. Par exemple, les médias ne mettent pas en valeur les moussems qui existent au Rif, à l’inverse du reste du Maroc. Du coup, ces moussem deviennent relativement élitistes, c’est-à-dire le fait d’associations de la mémoire ou de chose comme ça. D’ailleurs, mêmes les associations culturelles amazigh ne s’occupent pas tellement de ce genre de pratiques, plus de choses plus globales comme le tifinagh.

    On a une association qui s’appelle La mémoire du Rif qui s’occupe de ce genre de chose. Nous avons ainsi beaucoup de saints justes dans la région, en particulier dans Baqioua, et un peu à Tamsaman. Mais la plupart de leurs sanctuaires sont détruits ou en cours, souvent par des salafis pour être franc.

     

    Montassir  : en revenant à la question tribale, quelle influence politique a-t-elle eue dans les mouvements précédents, comme en 58-59 ?

     

    N. : Si tu regardes les choses sous l’angle tribal, alors il faut savoir que c’est le Hirak non du Rif mais de la région d’Al Hoceïma. Et quand tu regardes de plus près, c’est seulement les Ayth ouryaghel (ⴰⵢⵜ ⵓⵔⵢⴰⵖⵍ). Mais en réalité, cela correspond à une division ancienne, dès les évènements depuis un peu avant le colonialisme. Les Ayth ouryaghel (ⴰⵢⵜ ⵓⵔⵢⴰⵖⵍ) ont toujours été dévolus à la résistance.

    Par exemple, à Nador, les tribus là-bas sont plutôt des tribus commerçantes, tout à fait pacifiées. Par exemple, la plus importante, Kaliya est principalement connue pour son commerce avec Melilia, ils ne veulent pas de troubles.

    Ayth ouryaghel (ⴰⵢⵜ ⵓⵔⵢⴰⵖⵍ), c’est l’inverse, toujours à l’avant des résistances.

    En 1958-1959, les évènements étaient chez les Ayth ouryaghel (ⴰⵢⵜ ⵓⵔⵢⴰⵖⵍ) : le leader, Haj Sellam Ameziane, en était, comme Abdelkrim, comme Nasser.

    Mais cette tribu, si elle est celle qui résiste, prend sa source dans tout le Rif, et le Rif dans tout le Maroc. Al Hoceïma est une petite ville, à l’économie la plus faible, fait trembler le Régime, et en montre la réalité la plus nue. Je pensais qu’après l’Instance Équité et Réconciliation, on avait dépassé une bonne partie des pratiques de Hassan II. Mais avec 20 Février, on a revu des choses, bien que pas de cette façon : dans tout le 20 Février, dans tout le Maroc, il y a eu seulement une dizaine d’arrestations. Et des charges non militantes, après le 20 Février. A l’exception des Ayth ouryaghel (ⴰⵢⵜ ⵓⵔⵢⴰⵖⵍ), qui sont arrivés à un point radical, en fermant les routes, les administrations etc. où beaucoup ont été arrêtés, surtout Mohamed Jelloul qui a pris cinq ans et un autre qui a pris 10 ans, mais pour autre chose, la vente de stupéfiants. En fait il avait laissé tomber tout ça, il était devenu militant mais ils lui ont ressorti ces vieilles charges.

    Mais Al Hoceïma, les gens qui disaient que le Maroc est toujours le même, ont finalement eu raison. Ce n’était qu’un maquillage !

    Mais nous espérons que ceci s’arrête, que le règne de la peur s’arrête, ils arrêtent tout le monde. Et ça n’a pas commencé avec Nasser, dès le 5 Février, il y a eu une répression.

    Jusqu’au quarantième de Mohsine, nous faisions tout ce que nous voulions. C’est après que la répression a réellement commencé. Le mouvement était unitaire sans être uniforme, certains étaient en désaccord avec Nasser mais c’était autour de lui que les gens se regroupaient. Son discours était accepté de tous, d’une immense sympathie, dans tout Al Hoceïma, dans tout le Rif, et depuis qu’il s’est mis à parler en arabe, dans tout le Maroc.

    Le discours que nous avons dans le Hirak, s’il n’était pas issu du langage symbolique et historique des gens, le Hirak n’aurait même pas existé. Tu ne peux pas venir avec le discours du marxisme, ou de l’orientalisme. Quand on était jeune, on était solidaire de la Palestine, de Gaza, de la Lybie etc. Quand la gauche était hégémonique. Mais même à ce moment-là, nous avions cette inclination pour le Rif. Les anciens ne parlent que du colonialisme, de 58-59 etc.

    C’est d’ailleurs le problème : ma génération n’a pas connu 58-59, mais ça nous a marqué, et négativement. Quand on était jeune, on disait que c’était celui qui parlait arabe qui nous avait attaqué, nous qui parlions Rif. Quand tu es jeune, tu as une lecture binaire, entre ighabiyen (ceux qui parlent arabe) et nous. Mais les locuteurs de la langue arabe n’aiment pas ce terme, comme si c’était une insulte.

    Fut un temps où nous avions un peu honte du rifain, aujourd’hui c’est l’inverse, c’est grâce à un capital, l’amour pour une région et pour une terre. Et le Rif, nous nous unissons vite. Même s’il y a la guerre entre nous, nous nous réunissons en une seconde.

    Pour l’Islam, c’est l’Islam populaire qui fonde le Hirak, pas l’Islam politique des organisations. D’ailleurs, pendant l’enquête consécutive à l’arrestation de Nasser, ils lui demandaient pourquoi tu concurrençais la popularité du Roi ? La police nationale lui a demandé pourquoi les gens venaient le voir, l’embrasser, lui donner des dattes, des fleurs, ce sont des preuves d’amour des gens.

     

    Les calligraphies qui accompagnent cet article ont été réalisées par l’artiste Hassan Majdi.

     

     

    Vous pouvez également consulter ou relire les premiersecondtroisième,quatrième et cinquième compte-rendus.