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  • Observations autour du Hirak n’Rif ⵃⵉⵔⴰⴽ ⵏ ⵔⵔⵉⴼ - 3

  • Nous poursuivons la publication des observations qui sont produites par Hamza Esmili et Montasser Sakhi (voir les premiersecondquatrièmecinquième et sixième compte-rendus) qui font suite à leur immersion dans les territoires des Ayth Ouryaghel (ⴰⵢⵜ ⵡⵔⵢⴰⵖⵍ) et Ibqquyen (ⵉⴱⵇⵇⵓⵢⵏauprès des jeunes militants du Hirak à la fois à El Hoceima (ⵍⵃⵓⵙⴰⵢⵎⴰ) et à Imzouren (ⵉⵎⵣⵓⵔⵏ). Ce passage illustre le rôle prépondérant que jouent les femmes lors des manifs ainsi que le développement d’une mobilisation inédite appelé "Chen Ten" (ⵛⵛⵏ ⵟⵟⵏ) qui bouleverse les registres traditionnels de contrôle policier et permettent d’occuper l’espace de la ville qui est aussi un enjeu de luttes.

    L’équipe de travail de taharouryat (ⵜⵉⴷⵔⴼⴰⵢ)

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    Soirée du 7 Juillet

     

    19h, café Shems : à la poursuite du chen-ten

     

    Des clameurs nous parviennent de la rue, une manifestation débute.

    Nous interrompons précipitamment l’entretien en cours avec deux jeunes militants du Hirak aux frères en détention – l’un à la prison de Oukacha à Casablanca, l’autre à celle de Al Hoceïma – et rejoignons tous ensemble le cortège. Même si elle est spontanée, la manifestation occupe, en quelques minutes seulement, la rue toute entière. Certains slogans sont repris par la foule, notamment les « Vive le Rif » et « Non à la militarisation », mais il semblerait que l’occupation de la rue constitue en soi la visée de la protestation, ce qui est très vite confirmée par l’irruption massive et violente des véhicules des forces de l’ordre, police et forces auxiliaires. Coordonnant leur action, les agents qui en descendent parviennent à scinder le cortège en deux, par l’usage de matraques et de gaz larmoyants. Une moitié se dirige alors vers le jardin du 3 mars, l’autre, dont nous faisons partie, étant dispersée dans les rues attenantes. Nous nous voyons alors dans l’obligation d’opérer un détour pour rejoindre le parc en contournant les policiers, qu’ils soient en uniforme ou en civils.

     

     

    Parmi ces derniers, une division des tâches sophistiquée est constituée : forces auxiliaires et policiers portant des protections faciales et corporelles sont en rang de combat, frappant les manifestants passant à leur proximité, tandis que des dizaines de policiers en civils, poussent, confisquent les téléphones de ceux qui filment la scène et, parfois, arrêtent les manifestants. Plus tard, l’on nous apprendra que 27 seront ainsi mis en garde à vue au cours de cette seule soirée (la plupart seront relâchés au bout de quelques heures).

     

    Pour autant, la lutte autour de l’espace se poursuit jusqu’au parc et si les forces de l’ordre avaient réussi à disperser la manifestation, cette dernière se transforme instantanément en un rassemblement de femmes qui, présentes dans le jardin, en prennent le relais : « le martyr a donné son sang, rejoignez-nous ». La protestation grossit alors à vue d’œil, les femmes sur place, jeunes comme âgées, la rejoignent en masse. Si la scène nous étonne, elle est banale aux yeux de nos compagnons issus de la ville : tout au long du Hirak, les manifestations de femmes ont porté la contestation, en particulier à l’heure où la vague des arrestations a cherché à l’éteindre. C. nous le dit ainsi fièrement : « vous voyez, pour une société dite conservatrice, à quel point la mobilisation des femmes est centrale dans notre mouvement  ? ». De fait, quelques heures plus tard, à un autre chen-ten démarré par de jeunes protestataires, c’est la présence d’une femme venue en soutien qui empêche en partie la répression violente des forces de l’ordre accourant en catastrophe. Similairement, à la protestation du jardin du 3 mars, l’un de nos compagnons, avec qui nous conduisions plus tôt un entretien, est menacé d’arrestation par un policier qui reconnait en lui le frère d’un détenu du mouvement, et ne trouve refuge qu’au milieu du rassemblement féminin. Scène cocasse que celle de ce jeune homme à la haute stature au milieu de dizaines de femmes qui repoussent les tentatives des policiers qui veulent se saisir de lui.

     

    Les slogans s’enchaînant, les policiers en formation militaire encerclent la place, dont sont chassés les jeunes hommes, tandis que les agents en civil tentent de convaincre, sans succès, les femmes d’arrêter leur protestation. Pour qui vient de France, une étonnante (et salutaire) découverte : les hommes policiers en civil ne peuvent lever la main sur les femmes. Cette forme de code d’honneur est revendiquée par les participants au Hirak : « trois choses sont sacrées pour nous Rifains : Tasseghart ⵜⴰⵙⵖⴰⵔⵜ (la justice), Tamourt ⵜⴰⵎⵓⵔⵜ (la terre) et Tameghart ⵜⴰⵎⵖⴰⵔⵜ (la femme). Pour chacune d’entre elles, je serais prêt à mourir » nous dit ainsi C. à Imzouren (Un entretien que nous allons bientôt publier sur taharouryat). Quelques jours plus tard, les forces de l’ordre parviendront à contourner en partie le danger à pousser plus avant la provocation en faisant venir à Al Hoceïma des policières en civil spécialement chargées de la répression des mobilisations de femmes.

     

    Cependant, au rassemblement du jardin du 3 mars, la mobilisation des femmes attirera à elle les forces de l’ordre qui, dans l’incapacité de l’y arrêter, s’y trouvent néanmoins immobilisées. En retour, cela permet le ré-enclenchement de la manifestation des hommes, pour quelques instants, devenus soudainement en surnombre face aux policiers. Cette séquence où manifestants et policiers élaborent des stratégies sophistiquées pour la gestion de l’espace urbain est une clé, parmi d’autres, pour l’appréhension de la structure sociopolitique qui se donne à voir dans le Hirak. L’observation de la protestation au jardin du 3 Mars est ainsi révélatrice de la présence profonde du Hirak au sein des espaces sociaux de la ville. Rattaché à un territoire, le Rif, le mouvement incarne l’unanimisme d’une société faisant face à l’autorité étatique et centrale, ce qui est ainsi perceptible par la réappropriation de l’espace commun via la contestation de la gestion territoriale qu’en fait la force publique.

     

    C’est dans ce contexte qu’est née la pratique du chen-ten ⵛⵛⵏ-ⵟⵟⵏ : Nasser jouissant d’une audience de plus en plus importante dans la rue à mesure de l’avancée du Hirak, l s’ingénie à appeler à des manifestations instantanées au moment et à l’endroit où il se trouve alors, un simple live Facebook faisant alors office d’outil de mobilisation. La pratique, en plus de prendre au dépourvu les forces de l’ordre, ouvre ainsi un peu plus le Hirak à la ville, susceptible à tout moment d’être le cadre d’une manifestation tout en participant un peu plus à la désactivation du champ militant et du répertoire d’actions collectives qui y a cours.

     

    Il est ainsi édifiant que le chen-ten apparait comme une alternative aux assemblées générales, lorsque la tenue de ces dernières est mise en suspens. Cette dernière rupture dans la pratique militante du mouvement s’explique alors à la fois par les tentatives de réinscription dans le champ politique institutionnel, du fait de la présence de militants aguerris (les « khozomajouqia », voir entretien plus bas), que des risques que fait encourir au mouvement la publicisation, les manifestations prévues à l’avance lors des assemblées générales étant ainsi systématiquement réprimées par les forces de l’ordre. 

     

    Parallèlement, si les structures militantes traditionnelles (notamment héritées du mouvement du 20 Février) sont progressivement abandonnées, c’est par le biais de la figure de Nasser que le mouvement reconfigure son rapport à l’espace social où s’inscrit. Ainsi, indissociable de la pratique du chen-ten, celle du serment (q’asam ⵇⴰⵙⴰⵎ), tenu publiquement par Nasser et systématiquement réitéré collectivement :

     

    Je jure par Allah le très haut et le très puissant

    Je jure par Allah le très haut et le très puissant

    Je jure par Allah le très haut et le très puissant

    Que nous ne trahirons pas

    Que nous ne marchanderons pas

    Que nous ne vendrons pas

    Notre cause

    Même s’il nous en coûte notre vie

    Vive le Rif

    Vive le Rif

    Vive le Rif

    Que ne vive qui le trahit

    Que ne vive qui le trahit

    Que ne vive qui le trahit

     

     

    Ce serment, systématiquement prononcé au début des différentes formes de manifestations par les participants, traduit alors l’institution d’un rapport nouveau entre mouvement et espace social qui en constitue le cadre. La désactivation d’un champ militant autonome passe ainsi par la valorisation de l’engagement subjectif, un participant au Hirak nous dit ainsi de son jeune frère qu’il « sort sans se préoccuper des conséquences, sans attendre quelque chose de particulier, de manière autonome, juste parce qu’il a prêté serment ». Ainsi, articulées l’une à l’autre, la pratique du chen-ten pour le rapport à l’espaceet celle du serment pour celui à l’engagement finissent de faire de la ville et du Hirak une unique réalité. Ainsi, à la suite de l’arrestation de Nasser et la répression policière qui s’accroît alors, le chen-ten comme le serment seront ainsi les modalités privilégiées de la poursuite de la contestation.

     

    Dès lors, forme éminemment emblématique de l’engagement dans un contexte de risque accru, ce q’asam, d’abord prononcé par Nasser puis repris collectivement, repose ainsi sur la configuration symbolique unique qui fait de ce dernier non seulement le leader du mouvement (ce en quoi il peut être contesté) mais sa figure la plus juste, c’est-à-dire celle où s’incarne le plus unanimement (du fait même de l’absence de médiatisation par un champ militant autonome) la réalité du Hirak et de l’espace social qui l’a vu naître.

     

     

    Vous pouvez également consulter ou relire les premiersecondquatrièmecinquième et sixième compte-rendus.